Les tons adoptés lors des interventions d’Ali Laârayedh et Rafik Ben Abdessalem, lors de la séance de débat entre le gouvernement et les députés, ont étrangement rappelé les attitudes des ministres sous le régime déchu, faisant, ainsi, retrouver à la Constituante, devenue « monocolore » ses couleurs d’antan comme au temps de Ben Ali.
La logique des énumérations des réalisations et autres accusations de blocage du processus aux opposants, a constitué l’essence de ces interventions qui n’ont pas manqué d’affirmer à la fin que «la Tunisie réussira malgré les comploteurs» et rappelé que la transition démocratique est en difficulté, notamment, en matière de rapport entre l’Etat et le parti au pouvoir. Ceci, sans oublier d’attirer également l’attention sur le déséquilibre flagrant entre les temps de parole, accordés aux ministres et ceux, accordés aux députés. Un tel constat ne peut qu’être reproché à Mustapha Ben Jaâfar et sa manière de gérer la séance.
Le déroulement de la séance a, par ailleurs, donné raison aux blocs parlementaires qui ont contesté la répartition du temps de parole entre les membres du gouvernement et les députés, dont la moyenne d’intervention ne pouvait dépasser une minute, alors que celle des ministres était libre.
Les observateurs et les journalistes s’interrogeaient sur les attitudes qu’auraient prises les députés de l’opposition, s’ils étaient privés de prise de parole jusqu’à 17h30, comme ce fut le cas dans cette séance de débat entre le gouvernement et les députés, qui s’est réduite, dans sa quasi-globalité, à une séance d’écoute. Les présentations des ministres ayant largement dépassé les deux heures alors que leur durée initiale ne devait pas dépasser pas l’heure.
Le boycottage de l’opposition aurait au moins épargné tout le monde un clash inévitable sur ces larges dépassements pratiqués par les ministres et non signalés aussi bien par la présidence de l’Assemblée constituante que par les députés.
C’est donc à un hémicycle dont l’aile gauche est quasiment vide que les quatre ministres du gouvernement de la Troïka (Abderrazak Kilani, Ali Laârayedh, Rafik Abdessalem et Khelil Zaouia) se sont adressés. Les députés de l’opposition s’étant retirés, en réaction à un différend sur la répartition du temps de parole.
«Nous voulons avoir le temps pour débattre avec les ministres sur les véritables problématiques vécues par la Tunisie et contribuer à la résolution», a expliqué Maya Jribi, au nom du bloc démocratique, avant que les 31 députés de ce bloc ne quittent l’hémicycle, suivis par ceux de la Pétition populaire (Al Aridha), du bloc «liberté et démocratie», ainsi que par les indépendants. Les contestataires ont trouvé très court le temps accordé aux députés dans une séance censée leur permettre d’évaluer la prestation du gouvernement.
Lors de leurs interventions, les quatre ministres ont évoqué la politique gouvernementale dans leurs départements respectifs. Ainsi, Abderrazak Kilani a rappelé des attributions de son ministère et énuméré les actions entreprises dans le renforcement de la relation entre le gouvernement et l’Assemblée nationale constituante.
Pour sa part, Ali Laârayedh a dressé trois priorités pour l’effort du gouvernement : l’emploi, le déséquilibre régional et la pauvreté. Il a considéré que l’unité nationale est nécessaire pour réussir cette transition.
Côté sécuritaire, Ali Laârayedh a affirmé l’absence de danger extérieur guettant le pays et expliqué que la situation sécuritaire s’améliore et que l’efficacité évolue. «Comparativement à 2010, ça s’améliore. Si on ressent le contraire, c’est parce qu’on informe sur les incidents, pas comme avant», a-t-il souligné.
Le ministre de l’Intérieur est revenu sur la manifestation du 25 février, pour expliquer les raisons de l’intervention des forces de l’ordre et demander aux médias de relater toutes les vérités et non se limiter aux dépassements de la police.
Malgré ses 40 minutes de temps de parole, dont une large partie sur la manifestation du 25 février, le ministre de l’Intérieur n’a pas trouvé utile de parler des salafistes et des grabuges qu’ils causent aussi bien à l’université que dans la vie courante. Certains parmi eux ayant été même arrêtés en rapport avec les incidents de Bir Ali Ben Khalifa, comme le ministre l’avait lui-même annoncé, il n’y a pas longtemps. Ceci ne justifie-t-il pas d’en parler ?
Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères a relaté les actions entreprises par la diplomatie tunisienne lors des derniers mois, notamment au Maghreb, en Afrique et dans la crise syrienne. Il s’est permis de prendre 47 minutes de temps de parole sans évoquer la question de Ben Ali et de ses sbires, protégés par les régimes que la diplomatie tunisienne semble préférer.
Finalement, Khelil Zaouia a été le seul à évoquer les différents problèmes rencontrés par son département, notamment, la prise en charge médicale des démunis, le déficit des caisses sociales et l’inévitable rétablissement des liens avec l’UGTT, pour rétablir la situation sociale.
Ce long monologue des ministres et l’absence des députés de l’opposition n’ont pas empêché certaines interventions de porter des critiques au gouvernement. Ainsi, le nouveau leader du CPR, Abderraouf Ayadi, a reproché au gouvernement un déficit en matière de communication sur son action.
«Il nous faut une stratégie de communication qui parvienne aux citoyens», a-t-il expliqué. Le président du CPR s’est également interrogé sur l’avancement de l’épuration au ministère de l’Intérieur et sur le devenir des archives de la police politique à l’image de la STASI en Allemagne de l’Est. Abderraouf Ayadi a constaté l’absence de tout suivi dans les affaires concernant les dépassements et les crimes perpétrés sous l’oppression.
De son côté, le député d’Ennahdha, Walid Bennani, a demandé au ministre de l’Intérieur de donner des précisions sur les parties accusées d’être derrière la persistance de l’instabilité. D’autres députés ont insisté sur la question de sécurité et sur la nécessité de renforcer la présence des forces de l’ordre. La question de la hausse des prix a également été soulevée.
Le député Nafti Mahdhi a beaucoup insisté auprès du gouvernement sur la réalisation des objectifs de la révolution, comme le souhaite le peuple. «Où sont les réformes ?», s’est-il interrogé.
Finalement, même s’ils n’étaient que des députés de la Troïka, ils n’étaient pas satisfaits des prestations du gouvernement et ont demandé surtout plus de sécurité, de transparence et d’efficacité dans l’action gouvernementale. A moins que ce ne soit une mise en scène pour montrer que même les députés de la majorité ne font pas de la simple figuration et qu’ils ne constituent pas une simple caisse de résonnance.
Toutefois, la leçon à tirer de cette séance de non-débat, c’est que la Tunisie se cherche encore en matière de transition démocratique.










