Paul Chrétien-Audruger a écrit : « Les régimes passent. Les abus restent. Il n’y a que les profiteurs qui changent.» Cette phrase traduit si fidèlement la triste réalité économique de la Tunisie. A l’heure des tractations politiques qui n’en finissent pas, des experts en économie et en finance n’ont eu de cesse d’attirer l’attention sur la descente aux enfers du tissu économique. La Troïka gouvernante s’en moque éperdument. Pis : elle envoie ses messagers en la personne du ministre des Finances ou du gouverneur de la Banque Centrale, nous adoucir les oreilles par l’annonce d’indicateurs économiques fort réconfortants.
Du coup, le citoyen se trouve complètement perdu : qui croire au juste ? Sont-ce les experts dont on dit qu’ils sont de faux alarmistes pessimistes ? Ou est-ce le gouvernement qui ne fait qu’administrer un placebo le temps que la tempête passe ?
La formule « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », nous la connaissons. C’est l’ancien président Ben Ali qui nous la servait à toutes les sauces. Néanmoins, rendons à César ce qui est à César : les 23 années du gouvernement Ben Ali, la Tunisie n’avait pas connu pire situation économique. Alors si jusqu’en 2011, on pouvait sourire aux indicateurs positifs que nous annonçaient les responsables car on arrivait à y trouver, quelque part, satisfaction ; aujourd’hui, le rictus devient bien moins évident.
Moez Joudi, désormais classé expert économique le plus pessimiste en Tunisie, n’hésite pas à balancer les pires chiffres, en voici des exemples : le taux d’inflation, selon lui, varie entre 13 et 14%, contrairement à ce qu’annoncent les officiels à savoir : 6%. Le taux d’endettement extérieur de la Tunisie avoisine, selon Moez Joudi les 50% contre 46% annoncés par le ministre des Finances, soulignant que ce taux signifie que l’endettement du pays reste sous contrôle.
Sous nos cieux, il existe un problème criard en matière de disponibilité des données économiques et leur communication, d’après M. Joudi. Il arrive, par moments, que le gouvernement lui-même communique des chiffres qui paraissent irréalistes ou discordants avec d’autres chiffres d’organisations internationales, de la BCT ou encore de l’INS. « Pis, nous avons relevé même qu’il arrivait que deux ou trois ministres donnent des chiffres complètement contradictoires ! Le cas du ministre de l’Agriculture, par exemple, est saisissant ! En 2012, il a donné un taux de croissance de 5 % ! Comment il le calcule ? – 2 % de croissance en 2011, + 3% prévu en 2012, donc ça sera 5 % en tout et pour tout ! », souligne l’expert en économie.
Ces travers impactent négativement la crédibilité de la Tunisie et touchent à son image. Rappelons-nous toujours du Forum de Davos qui a suspendu le classement de la Tunisie en 2012 pour non-fiabilité des données (entre autres). Moez Joudi nous signifie qu’il s’appuie dans l’ensemble de ses analyses sur les chiffres de la BCT et de l’INS. Il relève également quelques données émanant d’associations spécialisées de la société civile, mais aussi d’organismes internationaux tels que la Banque Mondiale (BM) ou le Fonds Monétaire International (FMI). Mais encore, il s’appuie également sur des sources plus confidentielles à l’instar des messages qu’il reçoit de quelques fonctionnaires publics qui ne sont pas d’accord avec la politique du gouvernement et la dénoncent implicitement.
L’avis de l’expert, à ce propos, est qu’il est crucial de réfléchir à la création d’une centrale des données, indépendante, objective et autonome administrativement et financièrement, et qui travaillerait uniquement dans l’intérêt national.
Un autre du cercle des experts alarmistes, Ashraf Ayadi, expert en finances, évoque un déficit commercial qui dépassera, à fin 2013 les 7%, ce qui devrait pousser, selon lui, à la suspension des recrutements dans la fonction publique. Quant au taux d’inflation, il est estimé autour des 6% et est fixé à un niveau constant. Du côté de l’endettement public, il sera au-delà des 48% vers la fin de l’année en cours et supérieur encore en 2014 eu égard aux différentes initiatives entreprises par le gouvernement pour assurer un budget additionnel.
Plus concrètement, le simple citoyen ne retient pas grand-chose de ce défilé de chiffres ou encore des explications sans bornes ponctuées par des termes techniques bien étrangers à son milieu. Le simple citoyen retient qu’il y a de grandes gueules aux allures de têtes bien pensantes qui déclinent, à toute occasion, que la situation économique du pays prend un virage meurtrier, que les chiffres avancés par nos gouvernants « avertis » ne sont que de la poudre aux yeux, des antalgiques pour faire taire une douleur chronique dont souffre le simple citoyen. Et puis, d’un moment à l’autre, un des officiels (ministre des Finances, gouverneur de la Banque Centrale, etc.) investit une plage télévisée ou d’antenne radio pour faire état d’une situation bien sous contrôle, de déficits maîtrisés, de taux de croissance amélioré, de prix de produits alimentaires de première nécessité ajustés, et qu’il ne faut pas craindre le pire scénario car on en est toujours pas là. Ce discours itératif et lassant a fini par perdre en crédibilité.
Il y a de cela deux jours, Chedly Ayari, gouverneur de la Banque Centrale de Tunisie s’est essayé à la confession en annonçant au grand public que la situation économique du pays est difficile et critique. Il ajoute même, que dire le contraire (en d’autres mots : tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles) serait pur mensonge. Pas de chiffres à l’appui, cependant. Parallèlement, les experts économiques continuent de plus belle à déverser leurs théories à propos des conséquences de pareille politique économique : la Tunisie serait au bord de la faillite si la mauvaise gouvernance du pouvoir en place poursuit la même lignée de démarche. Les salaires des fonctionnaires pourraient ne pas être versés : les caisses de l’Etat sont vides, nada ! Alors on part frapper à la porte de l’Union Européenne et demander de l’aide pour un budget additionnel, une aide sous forme de prêt qui ne fera qu’alourdir davantage la bourse du contribuable.
Vivre dans le déni, cela est bien le cas pour le gouvernement de la Troïka. Elle voulait emprunter le rôle de l’ancien régime de Ben Ali, elle y a failli amèrement, ce n’était pas à sa taille ni à sa mesure. Le peuple tunisien aurait dû avoir la puce à l’oreille depuis qu’il a été décidé autant de salaires et de primes pour des élus du peuple censés œuvrer pour l’intérêt du pays, pays qui peine à se relever des séquelles de 23 années de corruption –comme ils disent- et de dégâts de la révolution. En Egypte, lorsqu’il y a eu la chute des Frères musulmans, il y a eu une sorte de crash économique, corollaire inéluctable, et alors sans perdre un laps de temps, les autorités compétentes ont lancé une immense campagne médiatique qui appelle les Egyptiens à participer à la reconstruction de leur économie : ils ont mis un compte courant pour l’Egypte. Et ce n’est là qu’une des mesures. Un véritable sens du patriotisme !
Quant à nous, nous sommes balancés entre les officiels qui cherchent à tout prix à nous rassurer pour nous faire taire, et les experts indépendants qui, par conscience, nous alarment sur une situation précaire. Dans un cas de figure comme dans l’autre, le simple citoyen demeure le souffre-douleur de service sans pour autant savoir à qui accorder sa confiance. Et comme l’exprime si bien l’adage allemand : «Au pays des boiteux chacun pense qu’il marche droit».










