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Thala, l’histoire d’une déception

Par Marouen Achouri

Plus de deux ans et demi après la révolution, rien ne vaut un voyage à l’intérieur du pays pour prendre la mesure du divorce existant entre les Tunisiens et leur révolution. C’est à Thala que je suis allé, une petite ville qui a payé le plus lourd tribut au cours de la révolution. Aujourd’hui, à part les tags sur les murs, rien ne rappelle ces moments de lutte et de souffrance. Normal qu’on veuille les oublier, là bas la révolution est l’histoire d’une grande injustice…

Difficile d’avaler la pilule quand on sait qu’on a donné des morts et des blessés pour la révolution, et que pas une école, pas une route n’ont été construites à Thala. Pire encore, les maigres infrastructures existantes se délabrent dans l’indifférence générale. Cette situation est vécue par les habitants de Thala comme une injustice criante aggravée par le fait que même les blessés de la révolution sont négligés et n’ont pas droit à une quelconque prise en charge. Ce sentiment d’injustice est le résultat d’une équation qui peut paraître simpliste : des jeunes sont morts ou ont été blessés sans qu’il n’y ait aucune amélioration des conditions de vie, une amélioration qui devait être apportée par « la révolution ».

Thala c’est une petite ville qui se trouve entre Kasserine et Le Kef. Une population à majorité jeune frappée de plein fouet par le chômage à l’instar des régions du Centre-Ouest du reste. La pauvreté, corollaire inévitable du chômage, fait également des ravages à Thala. Le ras-le-bol des habitants est somme toute compréhensible, il s’agit d’une région enclavée, négligée par l’Etat depuis 50 ans et qui, à chaque soubresaut de la population tunisienne, paie de ces jeunes le prix de son insoumission. Ça a été le cas depuis le règne des beys jusqu’à la révolution en passant par la guerre de libération nationale.

Aujourd’hui, Thala est revenue à une torpeur normale. Le dégoût des habitants, leur sentiment d’injustice ont une influence incontestable sur l’activité de la ville. Une ville où la délinquance, sous toutes ses formes, explose et où la présence policière est sporadique, ce qui annonce la naissance d’une zone de non-droit. La précarité, la pauvreté, le chômage sont autant de facteurs qui poussent les jeunes de Thala à tomber dans les bras de la drogue. Consommer pour oublier le malaise ou dealer pour tenter de se faire une place au soleil. D’autres se tournent vers l’importation illicite de divers produits depuis l’Algérie voisine. Quoi qu’il en soit, les jeunes en sont arrivés au point où la seule sortie possible est celle de l’illégal et du risqué. A l’instar de ceux qui prennent des bateaux pour aller à Lampedusa, les jeunes de Thala se considèrent comme déjà morts, ce n’est pas le risque de se faire attraper par la police ou de mourir qui leur fait peur.

Inutile de préciser que les habitants de la ville de Thala sont complètement insensibles aux péripéties du dialogue national et que les tractations politiques leur passent au dessus de la tête. Encore une illustration du fait que la classe politique, si sûre de son importance, n’intéresse pas les habitants de villes du type de Thala, et il y en a des centaines.
A l’occasion de l’Aïd El Idha, fête de la solidarité par excellence, le nombre de mendiants parcourant la ville pour demander quelques subsides est impressionnant, sans compter ceux à qui on envoie de la viande car ils sont dans l’impossibilité de venir la chercher. Certains jeunes s’improvisent bouchers lors de cette fête afin de dégoter un peu d’argent de poche. La mentalité paysanne qui prévaut dans ce coin de Tunisie permet, au moins en ce jour de fête, de rapprocher les gens et on peut affirmer que personne à Thala n’a passé cette nuit-là avec la faim au ventre. Mais peut-on l’affirmer tous les jours de l’année ? Rien n’est moins sûr…

Ce voyage à Thala est l’occasion de replacer les soubresauts politiques dans un contexte plus large que celui de la capitale. Des milliers de personnes en Tunisie perdent progressivement leur sentiment d’appartenance à un pays qui les néglige, qui les ignore. Toute la classe politique, dirigeante ou opposante, est responsable de cet état de fait. La révolution tunisienne était une source d’espoir pour ces gens- là, l’espoir de voir leur situation s’améliorer, leurs enfants étudier et travailler. Les choses ont fait qu’aujourd’hui, cette révolution est devenue une déception, une injustice, on ne veut même plus en parler.
Les autorités du pays ne doivent pas perdre de vue le fait que sous les cendres, le feu couve. A Thala, plusieurs manifestations ont eu lieu et l’on a même exigé d’être rattaché à l’Algérie. Durant toute l’histoire de la Tunisie, Thala a toujours été une ville frondeuse et prompte se révolter, les autorités du pays feraient bien l’économie d’un tel embrasement. Pourtant, si elles ne font rien, il ne saurait tarder…

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