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L’asphyxie

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    Par Mourad El Hattab*

    Au vu de l’analyse des facteurs de risque économiques et financiers existant actuellement en Tunisie, plusieurs scénarios de dégradation de la situation qui sont fort préoccupants pourraient être prévus selon l’intensité du stress qui marque la scène surtout au niveau politique et le niveau critique de la condition sociale des citoyens.

    Ibn Khaldoun, l’historien et l’un des précurseurs de la politique sociale a consacré la plupart de ses prolégomènes « Al Muqaddima » à l’étude des cycles des changements sociopolitiques dans le Maghreb pour concevoir une théorie expliquant les facteurs de la naissance et de la chute des Etats. Selon son approche, les bouleversements et les luttes intestines de la société faisaient, généralement, que la dynastie régnante s’isole et se ramollit progressivement par le luxe du pouvoir pour qu’elle perde sa cohésion et enfin sa force de gouverner. Elle cédait donc systématiquement la place à une nouvelle dynastie plus puissante et ce, dans une suite d’enchainement cyclique.

    Cette approche procyclique de l’analyse des luttes sociales et politiques dans les sociétés maghrébines est très riche en leçons.

    Vue d’ensemble
    Les similitudes avec la manière de gouverner le pays, actuellement, n’échappe pas à l’analyse pré-exposée. En effet, il est clair que la dislocation de L’Etat et la dérégulation de ses institutions gérant l’économie nationale est visible sur tous les plans malgré l’autisme total de l’ancien-actuel gouvernement.

    Le solde du compte courant du Trésor n’a pas dépassé 359,1 millions de dinars à fin octobre courant et la position extérieure globale de la Tunisie est déficitaire de 76,477 milliards de dinars ce qui constitue un seuil jamais atteint selon les données publiées par la Banque centrale de Tunisie.

    Les besoins de financement du pays, au titre de l’exercice budgétaire 2014 seraient de l’ordre de 9,7 milliards de dinars malgré la prévision attendue d’un gap de 1,7 milliard de dinars selon les chiffres officiels du ministère des Finances.

    L’état de l’économie tunisienne fragilisée par la sous-exploitation des facteurs de production et de la faiblesse du niveau de l’investissement public et privé est donc critique surtout que les principaux bailleurs de fonds ont dit leur dernier mot. En effet, la BAD a décidé d’annuler le prêt de 250 millions de dollars à la Tunisie avec décision de ne plus lui accorder aucun emprunt jusqu’à la visibilité totale du climat politico-économique; la Banque mondiale a annulé le déblocage d’une tranche de prêt de 500 millions de dinars, l’émission des sukuks islamiques pour 1000 millions de dinars est en attente d’un cadre réglementaire «adéquat» permettant la concrétisation de la mobilisation des fonds, pour ce qui est du Fonds monétaire International qui avait ouvert à notre pays un crédit de précaution d’une enveloppe de 2,8 milliard de dinars et après un seul tirage de 244,9 millions de dinars, l’institution conditionne un tout autre déblocage par la réalisation de réformes fiscales et financières toujours non encore entamées.

    Sur un autre plan, les institutions financières internationales insistent sur l’injection urgente de fonds pour une valeur de 2,9 milliards de dollars au moins pour sauver le système financier tunisien de la faillite.

    L’ensemble des indicateurs précités témoigne d’une gouvernance caractérisée durant les deux dernières années, d’une manière spécifique, par une politique laxiste au niveau du management des dépenses de fonctionnement qui ont atteint des niveaux faramineux sans régulation ni respect des normes les plus élémentaires sur le plan de la gestion des risques.

    Scénarios de stress socio-économiques

    L’évaluation de la situation générale en Tunisie est aujourd’hui quasi exclusivement liée à l’évolution politique et surtout sécuritaire. Certes, Une poursuite de la dégradation des ratios macroéconomiques est anticipée, les scénarios d’amplification de risques qu’on va présenter tiennent compte des intensités de stress et se basent sur deux hypothèses principales à savoir une nouvelle dégradation du rating souverain et de l’inévitable montée de la vague terroriste.
    Ainsi, trois scénarios, se présentent, le premier a une probabilité de réalisation élevée et est axé sur l’escalade de la violence et des attentats ainsi que la mise en place d’un plan budgétaire de rigueur pour accéder à l’utilisation des tirages du prêt du Fond monétaire international. Dans le cadre de ce scénario, il est attendu la chute des revenus du tourisme et des investissements directs étrangers, l’émergence d’un risque social important et la prise de mesures fiscales encourageant la fuite des capitaux et de la fraude fiscale.

    Le deuxième scénario a une probabilité d’occurrence modérée et serait marqué par un blocage constitutionnel et le non déroulement d’élections ce qui pourrait engendrer des violences politiques et sociales voire même une explosion sociale, l’affectation d’une faible aide étrangère et la continuité de l’absence de visibilité ce qui pourrait impacter les investissements directs étrangers.

    Le troisième scénario est faible en termes de probabilité de réalisation, mais il pourrait correspondre à une deuxième insurrection populaire qui serait accompagnée par un défaut de paiement sauf assistance peu probable du Fonds Monétaire International, de la Banque Mondiale et des autres gros bailleurs de fonds.

    Cette crise que vit la Tunisie est inédite dans sa longue histoire. Sa virulence et les dégâts qu’elle a causés et causera sont sans pareil et nous ne saurons les quantifier dans l’immédiat. Mais a priori, et au vu des déficits enregistrés au niveau des finances publiques et des recettes de l’Etat, et sur la base de la méthode de la valeur au risque, on peut estimer le volume de la débâcle économique et financière à environ 8 milliards de dinars.

    L’impact du terrorisme sur l’économie amplifie de manière strictement corrélée les déficits et les pertes d’au moins 30% annuellement, selon les études les plus optimistes basées sur les expériences vécues par des pays victimes du terrorisme faites notamment par le National Center for Risk and Economic Analysis of Terrorism Events, de l’Université de la Californie du Sud.

    Ibn Khaldoun aura encore raison, le cycle des changements socioéconomiques violents est procyclique et s’étale sur une période plus ou moins longue.

    Toutefois, cette crise caractérisée par les troubles sociaux et politiques aboutira certes à de profonds changements dans la sphère économique et sociale de notre pays, mais espérons que le bout du tunnel ne soit pas loin.

    *Spécialiste en gestion des risques financiers

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