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Les oubliés de la République

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    Par Marouen Achouri

    Les principes simples et les vérités établies ont le luxe de traverser le temps et les sarcasmes avec force et légèreté. Quand une prétendue République piétine certains de ses « enfants », ces vérités éclaboussent nos consciences avec insolence pour nous renvoyer à nos faiblesses et à notre lâcheté.

    Les oubliés de la République sont ces personnes, connues ou méconnues, qui paient le prix fort des dérèglements d’un système boiteux. Pour ne rien arranger, se trouvent à la tête de ce système des personnes qui n’en ont que pour elles mêmes, incapables de ressentir la moindre empathie, pour qui que ce soit.

    Les oubliés de la République se comptent par milliers. Néanmoins, deux d’entre eux cristallisent la mauvaise foi du pouvoir en place pour l’un, et les dysfonctionnements de tout un système pour l’autre. Il s’agit de Jabeur Mejri et de Maher Manaï.
    La vérité éclatante de l’injustice de leur détention en prison relègue les problèmes du Livre noir et du dialogue national au dernier plan. Des préoccupations de premier plan pour les politiciens mais qui ne touchent, en aucune manière, le quotidien des gens et surtout celui des deux oubliés, objet de cet article.

    Le pire, sans doute, restent les tentatives vaseuses de justification de ces injustices. Moncef Marzouki, président de la République, avait justifié le maintien de Jabeur Mejri par le fait que sa sortie nuirait à la paix sociale et que cela le mettrait en danger. L’Etat, la République ne devraient-ils pas assurer la sécurité de tous ? Oser justifier l’injustice et lui trouver des explications est aussi honteux que la justification du racisme ou du nazisme. Par ailleurs, cette même paix sociale qui empêche Jabeur Mejri de sortir de prison est bafouée par la présidence qui s’amuse à publier un livre noir des journalistes…

    La tragédie vécue par Maher Manaï, quant à elle, représente une marque honteuse sur le front de cette République. Un innocent est en prison, et c’est loin d’être une image car c’est la réalité. L’Etat sait qu’il est innocent, la République sait qu’il est innocent et pourtant, il est toujours en prison. Les priorités sont ailleurs pour l’instant. Le sort d’un Silianais jeté en prison à tort n’intéresse personne, c’est un fait.

    Des kilomètres de lignes ont été écrits pour fustiger Moncef Marzouki, pour démontrer que son image de défenseur des droits de l’Homme n’a servi que de tremplin pour booster une carrière arrivée aujourd’hui à son apogée. Ce n’est pas faux. Mais nul ne peut nier que c’est toute la République qui porte le poids de ces injustices. Quand un Etat est injuste et qu’il laisse sur le bord de la route plusieurs de ceux qu’il est censé protéger, comment pourrait-on inculquer un esprit républicain aux citoyens ?
    L’éclatante vigueur de ces injustices nous pousse à remettre en cause des fondamentaux républicains. Egalité des chances dites-vous ? Un mensonge éhonté quand on regarde la population carcérale tunisienne. La justice ? Au mieux un idéal, au pire une chimère. Allez dire à Maher Manaï qu’il y a une justice dans ce pays. Le respect de l’Etat ? Pourquoi respecter une institution qui ne nous respecte pas ? C’est l’Etat qui a jeté Maher aux oubliettes, c’est l’Etat qui a emprisonné Jabeur Mejri parce qu’il a exprimé une opinion. Les dirigeants de cet Etat n’ont pas su le rendre respectable, eux-mêmes ne le respectent pas. Pourquoi devrions-nous fournir cet effort ?

    Les bonnes âmes et les défenseurs de la bien-pensance diront sans doute qu’il est déplorable d’en arriver là et qu’il faut raison garder. Mais l’injustice manifeste réduit à néant les arguments les plus recherchés et les raisonnements les plus élaborés. L’injustice ne peut cohabiter avec la République sans nous obliger à nous mordre les lèvres, à admettre l’inadmissible et à justifier l’injustifiable.

    Quand les valeurs cardinales et les fondements républicains sont foulés au pied, il n’est plus de mise d’exiger le respect des institutions. Tout le fonctionnement républicain s’en trouve grippé et on parle aujourd’hui de désobéissance civile, de ne plus payer les impôts ni les factures. Les actuels tenanciers de la République conçoivent la relation avec leur peuple comme étant une relation verticale faite d’un gouverneur et d’un gouverné. Pourtant, il s’agirait de concevoir une relation horizontale basée sur la réciprocité.

    En attendant, Jabeur Mejri et Maher Manaï croupissent en prison car ce sont les pots cassés, les dommages collatéraux, les laissés-pour-compte. Jabeur et Maher sont les oubliés de la République, une République qui devient de plus en plus amnésique.

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