Nous avons reçu jeudi 12 décembre 2013, une correspondance de la part de Ahmed Manaï*, militant des droits de l’Homme dont le nom a été cité dans le Livre noir édité par la présidence de la République.
Il s’agit d’un échange de mails entre M.Manaï et Moncef Marzouki, actuel président de la République et ancien opposant du pouvoir de Ben Ali. Ces courriers constituent un échange de vues de grande importance puisqu’ils permettent de dessiner le contour de la relation qui réunissait le militant Manaï avec l’ancien militant Moncef Marzouki, sous la présidence duquel le nom du premier se trouve sali.
En effet, en guise de critique d’un article publié par l’actuel président de la République, Ahmed Manaï rappelait à celui-ci ses erreurs de parcours et un certain manque de discernement quant à la situation politique tunisienne.
Voici les correspondances en question publiées telles qu’elles nous sont parvenues (fautes comprises) :
Cher ami,
Ne m’en veux pas pour mon retard et de ne pouvoir te répondre en arabe comme je l’aurai souhaité. Je suis mal équipé!
Je te remercie pour ta confiance et je vais essayer de te livrer ces quelques commentaires qui, je te l’avoue d’avance, sont bien en deçà de la qualité et du niveau de tes propositions et de tes suggestions pour l’édification de cette République Démocratique Tunisienne.
Je suis tenté de te dire que j’adhère entièrement par mon âme, mon cœur, mon esprit et ma raison à cette construction et que je la fais mienne. Mais cela ne t’apportera tout au plus qu’un peu de satisfaction personnelle et sûrement rien au projet commun à la majorité des tunisiens.
Or c’est avec ces derniers, dans leur extrême diversité, avec leurs multiples sensibilités, leurs
innombrables préoccupations, leurs objectifs immédiats et lointains et leurs besoins prioritaires, que
l’idéaliste qui aspire à réaliser entièrement son rêve, parvient tout au plus à en connaître une partie
de son vivant.
J’ai beaucoup de respect et de considération pour toi et j’espère très sincèrement qu’avec tout ce que tu as fait et donné jusqu’ici à la Tunisie, aux tunisiens et aux arabes, les générations futures ne se souviendront pas d’un Moncef Merzouki comme, seulement, d’un penseur de talent et d’un intellectuel de haut vol. Les grands Tunisiens dont les noms sont restés dans l’histoire, n’ont été souvent que des penseurs, des intellectuels, des poètes et des réformateurs qui ont très peu agi sur la réalité sociale et politique. Contrairement à la plupart d’entre eux et eu égard à tes capacités propres mais aussi à l’accélération de l’histoire et aux énormes moyens dont nous disposons aujourd’hui, tu as la possibilité de te projeter dans l’avenir mais aussi et surtout de participer à la construction du présent. Rien ne t’empêche de regarder à l’horizon et même à l’infini, d’être le visionnaire qui a manqué le plus souvent aux tunisiens et aux arabes et d’avoir en même temps les pieds sur terre.
Revenons tout de même à ton texte. Je dois t’avouer que certaines idées et propositions risquent de
déranger même certains de tes amis et que publiées, elles ne manqueront pas de te desservir en tant qu’homme politique engagé dans le combat. J’ai vu les réactions mitigées de certains à la lecture de ton papier dans le livre collectif « Tounès Al Ghad ». Un visionnaire risque d’être un illuminé pour le commun des mortels!
Il en est ainsi de tout ce qui touche à certains symboles, tels que les références culturelles et idéologiques de la Constitution de la République ou son drapeau. La déclaration universelle des droits de l’homme, à laquelle j’adhère personnellement sans la moindre ambiguïté ni réserve, pourrait faire tout au plus l’objet d’une brève allusion dans une constitution. Elle ne peut être la constitution d’un pays sinon tu justifierais la revendication de ceux qui veulent faire du Coran notre constitution.
Pour être plus concret, je te rappelle ce que tu sais parfaitement, à savoir que les tunisiens sont
préoccupés, davantage par la manière de se débarrasser de ce régime, que de la construction des fondements de l’avenir. Dans leur sagesse innée, ils sont persuadés qu’aucun avenir n’est possible tant que perdure la situation actuelle. C’est à cela que nous devons tous réfléchir …et agir. C’est ce que tu fais d’ailleurs, mais en filigrane de ton texte et en optant pour des mécanismes et des moyens qui ne me semblent pas très adéquats.
Ainsi, tu continues à privilégier la tenue d’une conférence nationale sur la base de l’engagement dans
ce projet, des deux organisations que sont le CNLT et la Ligue. Connaissant la composition et l’extrême diversité des courants idéologiques et politiques qui les traversent, je pense sincèrement qu’aucune des deux ne survivrait à un tel engagement si par un heureux hasard, elles viendraient à le faire. Et d’ailleurs que représentent le CNLT et la Ligue dans l’espace public et politique tunisien?
Il y a tout au plus 300 personnes qui luttent en Tunisie, le plus souvent en ordre dispersé, sous les bannières les plus diverses et toujours par les moyens revendicatifs et protestataires que tu connais. Ce n’est pas avec cela que l’on pourrait déstabiliser un régime comme le nôtre.
J’ai lu dans une récente déclaration que tu ne rechignerais pas à constituer ton propre parti politique. Je crois, honnêtement et sincèrement, que ce serait là une erreur fatale. Ce sera un numéro de
plus sur la longue liste des partis non autorisés. Il y a une autre erreur que tu aurais pu éviter: c’est celle de l’annonce de ta candidature à l’élection présidentielle, presque trois ans et demi avant la date. C’est l’erreur aussi de Ben Ali et qui lui vaut cette levée actuelle des boucliers.
Je me permets de te donner mon humble avis sur le présent et l’avenir. La Tunisie n’est pas le premier pays à connaître la dictature et rares sont les exemples historiques où celle-ci a accouché d’une démocratie et a fini en cédant le pouvoir à des démocrates. Il y a toujours une période transitoire dont la gestion revient à une composante plus conciliante du pouvoir. Ce sont ces hommes qu’il nous faut rechercher et pousser à s’engager.
Il reste que les démocrates doivent se rassembler et s’organiser. Je pense que quelque soit l’idée que chacun de nous se fait de sa personne, il faudrait accepter, parfois, de ne pas être le premier dans une formation politique qui, quoique créée par d’autres, serait prête à fédérer et à rassembler. C’est mon humble avis.
Indéfectible amitié.
Réponse de Moncef Marzouki
Cher Si Ahmed
Merci de ton denier courrier. J’ai relu avec un tres grand intérêt cette lettre dont je me souviens très bien.
Hélas elle s’est révélèe prophétique sur un point : le peu de succés du CPR , mais je dois te rappeller que sa cration procédait non du désir de posséder une machine de conquête du pouvoir mais du défi lancé à ce dictateur qui prétendait nous imposer sa loi. Il voulait nous baillonner , je demandais à tous d’exercer leur droit à la parole . l prétendait nous dire quels partis d’opposition nous devions accepter , il fallait créer des organisations indépendantes et des partis politiques sur les quels uil n’aurait aucune prise : c’est cette mentalité de défi et d’exercice de nos droits qui aprésidé aux trois structures que j’ai porté sur les fonts batismaux : le CNLT , le CPR et la ligue des écrivains.
Pour le reste j’assume mes choix , mais je suis pret à les dicuter avec toi auprés un d’un bon café
amitiés sinceres
*Ahmed Manaï est un ancien expert international auprès de l’ONU. A son retour en Tunisie, il a été arrêté en 1991 et torturé dans les locaux de la police politique. Ses activités politiques lui ont valu d’être agressé en France en 1996 et en 1997.
En 2008, il est rentré dignement en Tunisie tout en refusant de faire une déclaration favorable au régime. En Tunisie, il a vécu sous surveillance et n’a pu retrouver sa liberté qu’après le départ de Ben Ali.
En 2013, son nom figure dans le Livre noir édité par la présidence de la République, en tant que victime, mais son nom est fortement sali par la reprise d’articles de dénigrement publiés par des journaux de propagande du régime Ben Ali.
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