Par Sofiene Ben Hamida
Le parti Al Massar tient cette semaine son congrès dans une ambiance bon enfant qui lui est coutumière avec un départ annoncé et sans surprise d’Ahmed Brahim. Le conseil de l’ordre des avocats, tout comme la Ligue des droits de l’Homme et le syndicat des journalistes ont annoncé comme à l’accoutumée la création d’un observatoire pour les prochaines élections. Le président provisoire Moncef Marzouki entame un périple africain surprise dont l’efficacité est loin d’être établie. Le chef du gouvernement Mehdi Jomâa continue son périple européen pour collectionner les satisfécits internationaux faute de satisfactions sur le plan intérieur. Béji Caid Essebsi, fort de sa longue expérience d’élections pipées en Tunisie prend en charge de superviser les élections mauritaniennes. Bref, un train-train politique de fin de saison qui renforce le désintérêt des Tunisiens de la chose publique.
Des Tunisiens qui sont obnubilés par les examens de leurs enfants et par les résultats d’un baccalauréat déprécié de plus en plus et entaché cette année par la désorganisation et la fraude. Des Tunisiens qui s’activent à faire leurs dernières courses en prévision du ramadan et qui oublient sciemment que tout de suite après l’aïd, ils devraient décider de l’avenir de leur pays pour les cinq années à venir.
Toute cette léthargie rappelle étrangement les années Bourguiba et Ben Ali quand l’Etat centralisé était coupé de sa réalité sociale, que les citoyens étaient recroquevillés dans leurs sphères familiales et intimes et que les partis politiques s’activaient formellement pour ne rien faire. Comme si la Tunisie peine à assumer sa révolution et rechigne à épouser une logique de rupture avec le passé. Il est d’ailleurs surprenant que les cinq gouvernements successifs depuis la révolution n’aient pas touché aux orientations générales sur le plan social et économique et qu’ils aient tous adopté la même logique, les mêmes modalités de gestion que leurs prédécesseurs.
Bien entendu, cette logique conservatrice qui semble guider les tunisiens, toutes franges confondues, ne présente pas que des inconvénients. Elle a épargné le pays de graves crises connues par d’autres pays dits du printemps arabe où le sang a coulé et continue malheureusement à couler à flots. Le conservatisme tunisien a ménagé le pays et a contribué à ce qu’il ne sombre pas, malgré les tentatives répétées, dans la violence, la confrontation sanglante et le terrorisme. Mais elle a malheureusement privé le pays de réaliser pleinement sa révolution, d’accélérer les transformations politiques, économiques et sociales réclamées par la population, de réussir sa rupture avec le passé et de bâtir sa nouvelle démocratie. D’aucuns diront qu’il n’y a jamais eu de révolution mais juste une insurrection populaire pour expliquer cette léthargie générale. D’autres plus optimistes affirment que la révolution a été spoliée.
En fait, la révolution tunisienne puise sa force mais aussi ses faiblesses dans le fait qu’elle n’a pas été encadrée ni dirigée par les partis politiques. Cette originalité lui a permis de surprendre, d’être efficace, spontanée et de donner d’elle même une image sympathique et prometteuse. Tous les partis politiques tunisiens de l’époque ne pouvaient encadrer ce mouvement révolutionnaire populaire pour la bonne raison qu’ils sont tous réformateurs et n’ont jamais intégré la logique révolutionnaire. Ceci est vrai autant pour les partis politiques dits centristes et qui sont anormalement nombreux en Tunisie que pour les partis dits de l’extrême gauche.
Ces partis politiques ont néanmoins réussi à récupérer cette révolution à laquelle ils n’ont pas participé grâce à de subtiles manœuvres, à des collusions avec une frange d’intellectuels toujours prêts à rendre des services intéressés et à des arrangements avec des forces étrangères soucieuses de préserver les équilibres régionaux et leurs intérêts avec. Cette récupération a été d’autant plus aisée que face aux partis politiques, il y avait une foule désorganisée, euphorique et novice en matière de politique.
Seulement, une fois le pouvoir « révolutionnaire » récupéré, ces partis politiques ont continué à être eux-mêmes, des partis réformateurs même si leur discours tentait d’utiliser une terminologie nouvelle, souvent sans succès. Il est normal donc qu’ils préservent la même logique, la même vision de l’Etat et les mêmes modalités de gestion que leurs prédécesseurs.
Dans ces conditions, le processus révolutionnaire, même s’il n’est pas stoppé, s’en trouve ralenti et les délais étirés. A ce rythme, nous bâtirons sûrement notre démocratie mais ça ne sera probablement pas pour demain. Nos partis peuvent continuer de faire semblant d’être actifs et dynamiques, nos officiels programmer des voyages à l’étranger aux frais du contribuable et nos leaders exporter leurs expériences personnelles.










