Par Synda TAJINE
« Qu’est-ce que démocratie veut dire ? C’est quelque chose qui a à voir avec des gens qui s’entretuent ». Jamais les paroles d’une chanson célèbre n’ont autant collé à l’actualité, en l’occurrence tunisienne. La démocratie est en marche en Tunisie depuis 3 ans. C’est ce qu’on ne cesse de nous répéter en tout cas. Mais la plus grande des supercheries que les politiques veulent nous fourrer dans le crane, c’est les sempiternels appels à une sacro-sainte « unité nationale ». Qu’est-ce que « unité nationale » veut dire ? Il semblerait que ça ait aussi à voir avec des gens qui s’entretuent.
Alors que le deuxième épisode d’un soap-opéra présidentiel très suivi se tient dans 15 jours, ou peut-être 3 semaines…ou même plus (en réalité on n’en sait encore rien), les Tunisiens continuent de s’entretuer pour savoir qui d’eux vaut mieux que l’autre. Mais les Tunisiens ne s’entretuent pas parce qu’ils sont « en majorité hypocrites », qu’ils sont « trop bêtes pour voter pour la bonne personne » ou qu’ils « sont violents ». Ils s’entretuent parce qu’on les pousse à haïr l’autre. Cet autre qui est si différent de nous, qui n’aime pas la Tunisie autant que nous, qui a collaboré, ou qui collabore encore, avec le diable et qui veut vendre le pays à je ne sais qui.
Mais cet « autre » n’a pas été créé par les Tunisiens. Il est l’enfant bâtard de la classe politique, le bébé des discours haineux, le fruit de la discorde. C’est la gangrène qui grandit avec la peur de perdre face à l’adversaire, la sangsue qui se nourrit des rivalités et le mal qui ronge toute possible entente.
Le président de la République, « président de tous les Tunisiens », est le premier à jouer à ce jeu malsain. Celui qui dit à ses partisans que s’ils ne sont pas avec lui, ils sont contre lui, qui les appelle à le soutenir pour triompher de l’autre camp, sort sous un visage qui se veut rassembleur lors de ses discours officiels. « Arrêtez les appels à la haine et à la violence ! » dit-il, son costume de candidat pyromane soigneusement rangé au placard. A qui s’adresse-t-il au juste ? A son équipe de campagne qui appelle à organiser des manifs contre son adversaire politique et à attiser le feu dans toute une région du pays ? A ses proches qui dénigrent ouvertement les adversaires en les attaquant personnellement ? Ou à lui-même qui les qualifie de Taghout et affirme mener la bataille de la révolution contre la contre-révolution ? Une véritable bataille des valeurs contre la corruption et le mensonge. Mais de quelles valeurs parle-t-on au juste ?
La tension est plus que jamais palpable à la veille du deuxième tour, qui permettra à deux candidats, que tout oppose, de s’affronter. La Tunisie n’a jamais été aussi scindée en deux. Alors que chacun se présente comme un rempart contre le retour de l’ancien régime ou de la violence et du terrorisme, tous deux créent un rempart contre l’union même des Tunisiens. « Ceux qui ont voté pour Marzouki sont les islamistes et les radicaux » / « Le Taghout c’est les RCDistes et cet ancien dictateur qui aspire à reproduite le même modèle aujourd’hui ».
Dans les discours, un ersatz de programmes vient parfumer un lourd plat copieux et malodorant d’insultes et d’appels à haïr l’autre. Chaque camp se dit plus intègre, plus révolutionnaire, plus démocrate et plus « tunisien » que l’autre, mais en réalité, cette bataille n’est que celle du « moi » contre « mes adversaires ».
Dans la réalité, un monde sépare faits et discours. « Les élections sont une bataille mais elle peut être une bataille fraternelle et civilisée » ; « le débat politique doit être fondé sur les idées et non sur une personne contre une autre », « nous condamnons les appels à la haine, à la violence et au régionalisme entre les Tunisiens ». Que de belles paroles ! Prononcées par ceux-là mêmes pour qui la division est une locomotive. On y croirait presque si ces belles paroles semblent taillées sur-mesure pour ceux-là mêmes qui les prononcent.
En réalité, c’est ce même président de la République, encore en poste actuellement, qui après avoir jeté de l’huile sur le feu vient prononcer un discours officiel, devant les millions de Tunisiens, pour appeler à la retenue, au calme et à éviter les surenchères.
En réalité, c’est ce même parti qui a laissé son ancien secrétaire général, qui n’est plus en poste actuellement, envenimer davantage la situation. Ce même parti dont l’un des membres a appelé à voter pour un président « révolutionnaire » contre un « futur tyran », vient adresser un message d’apaisement et appelle ses troupes à la neutralité.
Alors que des réunions cordiales, des débats télévisés (généralement) civilisés et des événements mondains réunissent nos politiques, les discours qu’ils adressent aux Tunisiens sont autant plus alarmants. Tout ceci n’est en réalité qu’une manœuvre pour tenter de s’accaparer davantage d’électorat et renforcer ses bases et éliminer tout éventuelle hésitation. Ces mêmes pompiers pyromanes pensent être suffisamment intelligents pour décider à la place des Tunisiens et orienter leurs choix à travers des discours alarmistes, des appels à la haine, à la division et au régionalisme.
La date des élections a tout intérêt à être connue dans les plus brefs délais afin d’éviter davantage de tensions, mais le candidat Moncef Marzouki préfère laisser planer le doute. C’est que ce climat d’instabilité et de tensions lui profite d’avantage et lui assure plus de chances d’être reconduit. C’est, en effet, l’unique candidat qui, quelques heures avant la fin du délai légal de dépôt des recours contre le résultat des élections, se rend au Tribunal administratif et dépose non pas un mais 8 recours. Une procédure qui servira à retarder davantage le processus électoral et ainsi la tenue du second tour et ne pourra que lui profiter davantage afin de revoir sa copie et de mieux diviser…pour mieux régner.










