Le Tunisien est un citoyen de seconde zone. Même dans son propre pays. On lui vole ses droits, on l’oblige à en pratiquer certains dans la honte et le secret et on le prend pour un demeuré en lui infligeant des contre-vérités nuisibles à l’oreille humaine.
Tout comme l’écrivain Khemaïes Khayyati s’est senti « traiter comme du poisson pourri » pour avoir tout bonnement réclamé son droit de citoyen de marcher sur un trottoir (en théorie réservé pour !), j’ai failli me faire éjecter comme une malpropre de mon hôtel (tous frais payés des semaines à l’avance). Le charmant réceptionniste n’avait, ce jour-là, rien de probant sous la main pour prouver que mon époux et moi formions (légalement et aux yeux de la loi) un couple. « Apportez-moi un certificat de mariage », nous lança-t-il sans ménagement. Voilà qui est grotesque ! Il est vrai que chaque vacancier, pardon Tunisien, qui se respecte pense automatiquement à glisser dans sa valise, entre son tube de crème solaire, son maillot de bain et ses lectures estivales, un justificatif de mariage. Il est encore plus étonnant que le charmant monsieur ne nous ait demandé aucun papier pour prouver que l’enfant que nous tenions était bien le notre et que nous ne l’avions pas emprunté. Passons.
Tout ici s’avère être une question de morale. Alors que les touristes étrangers (et non arabes ou musulmans) ont le droit de réserver des suites dans les meilleurs palaces tunisiens avec leurs concubines (appelées également petites amies ou autres, au choix), les Tunisiens eux pour sauvegarder la bonne morale du pays et veiller au respect des sacro-saintes mœurs doivent justifier si leurs relations sont légales aux yeux de la loi. C’est que le concubinage est interdit en Tunisie et que dans leur grande sagesse, les hôteliers soucieux de ne pas voir des agents de police débarquer dans leurs hôtels et vérifier les chambres, sans aucun mandat de perquisition, s’y soumettent sans broncher.
Parlons-en de cette morale, qu’on utilise allégrement. Pas plus tard qu’il y a trois jours, la compagnie aérienne nationale a refusé de faire embarquer à bord de l’un de ses vols, deux touristes qataris accusés d’être vêtus de manière indécente. Objet du délit : un short. Ce simple vêtement avait eu le pouvoir d’indisposer le chef d’escale de la compagnie à Barcelone qui n’a pas permis aux deux passagers de monter à bord de l’avion à cause de leur tenue. Bien que cette version ait été démentie par la compagnie elle-même, qui impute cet incident aux conditions météorologiques, les deux témoins (et leur avocat) maintiennent les faits. Passons.
En plus de la morale, que les hypocrites appliquent au gré de leurs humeurs et de ce qui les arrange, en Tunisie, le consommateur est tout sauf roi et aucun égard ne lui est réservé par ceux qui sont censés le servir.
Des pots de yaourt périmés avant leur date limite, des produits alimentaires comportant une date de fabrication qui n’a pas encore vu le jour, des souris dans des bouteilles d’huile conservées, qu’à cela ne tienne, le Tunisien n’a pas à se plaindre. C’est un consommateur de seconde zone et il se doit de la fermer.
Le Tunisien est obligé de se taper des heures d’attente devant des guichetiers nonchalants qui n’hésitent pas à prolonger son calvaire pour passer un coup de fil ou prendre un café. Il est contraint à se faire servir par des personnes impolies qui n’hésitent pas à l’insulter et à lui faire la morale s’il fait la moindre réclamation. Il doit se heurter à des services fermés pour cause de congés, se faire traiter de noms d’oiseaux (et encore je suis gentille) s’il fait une remarque ou s’il se plaint d’un quelconque dysfonctionnement. Il doit se faire malmener par un personnel soignant qui se prend pour plus puissant que Dieu, attendre pendant des heures dans des hôpitaux frôlant la catastrophe sanitaire et, encore et encore, revenir demain.
Qu’on lui vole ses trottoirs, le forçant à slalomer entre les voitures, qu’on l’oblige à consommer des produits impropres à la consommation, qu’on lui serve des plats nauséabonds, mal cuits, mal présentés et qu’on le traite comme un malpropre alors qu’il paye le service. Peu importe. Le Tunisien n’a pas droit à un « service », cette notion ne veut rien dire chez nous. Il s’agit d’un cousin éloigné des OVNIS qui n’a été que vaguement aperçu sous nos cieux.
Mais ne mettons pas tout de suite tout ça sur le dos de cette (pauvre) révolution. Ces pratiques étaient déjà bien courantes en Tunisie pendant l’ère dictatoriale. Il s’agit d’une continuité, certes exacerbée par un nouveau cadre, mais qu\’on ne connait que trop bien. Un nouveau cadre du tout permis, qui n\’a que faire du respect des lois, du moins celles qui n\’arragent pas. Un nouveau cadre qui fait du Tunisien le dernier des moins que rien…










