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Droits de l’Homme en Tunisie : Inquiétudes et Vigilance

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    A l’instar de tous les pays du monde, la Tunisie célèbre, aujourd’hui jeudi 10 décembre 2015, le 67ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’Homme qui coïncide, cette année, avec l’attribution au Quartet tunisien parrainant le Dialogue national du Prix Nobel de la paix. 

    Cette prestigieuse distinction, a été remise, aujourd’hui même à Oslo, aux premiers responsables des quatre organisations, en l’occurrence, l’Union générale tunisienne de travail (UGTT), l’Union tunisienne d’industrie, de commerce et d’artisanat (UTICA), la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme (LTDH) et le Conseil de l’Ordre des avocats. En cette journée, significative à double titre, il est utile de passer en revue l’itinéraire suivi en Tunisie en matière des libertés et des droits de l’Homme depuis l’indépendance jusqu’à nos jours.

     

    Durant les premières années du règne d’Habib Bourguiba, le pouvoir a bénéficié, à certains égards, de préjugés favorables. En effet,  l’ancien président a su oser des décisions, considérées comme révolutionnaires, à l’époque des années cinquante, surtout qu’il s’agissait d’un pays arabe et musulman. Le Leader Bourguiba avait réussi à imposer la généralisation et la gratuité de l’enseignement pour filles et garçons et il avait réussi une démocratisation et une gratuité relative de la santé, notamment pour les catégories sociales démunies.

    Mais Bourguiba, profitant de sa popularité, de son charisme et de l’euphorie provoquée par l’Indépendance, avait réussi, surtout, la gageure de promulguer le Code du statut personnel, permettant, ainsi, la libération et l’émancipation de la Femme. Une décision qui lui avait valu, à la fois, davantage de popularité et beaucoup d’animosité à l’intérieur du pays et au sein du monde arabo-musulman. Cependant cette initiative courageuse et audacieuse lui avait valu notoriété et respect au sein de la communauté internationale.

    Il faut dire que les mesures prises en matière d’enseignement, de santé et de libération de la Femme font partie intégrante des différentes clauses de la Déclaration du 10 décembre 1948. Autrement dit, Bourguiba avait fait asseoir, dès l’aube de l’indépendance bon nombre de piliers des droits de l’Homme. Toutefois, avec le temps, le « Zaîm » avait laissé dans les placards, d’autres points essentiels pour le respect des droits de l’Homme dont notamment, la démarche démocratique, la liberté d’expression, le droit à l’action syndicale, le respect de l’intégrité physique des détenus, en l’occurrence parmi les opposants à son régime.

     

    Bourguiba, persuadé dur comme fer, qu’il avait la légitimité historique, conférée par la lutte pour l’Indépendance, croyait qu’il pouvait décider pour le peuple. Il disait, à titre d’exemple, qu’il n’aurait jamais réussi le processus d’émancipation de la femme s’il avait suivi une approche démocratique, à l’époque. Sérail aidant il s’est, ainsi, empêtré dans les contradictions et dans les travers inévitables pour toute démarche arbitraire.

    Le climat politique et l’état des libertés ont continué à pâtir d’autres décisions, telles l’instauration de la présidence à vie, de la Cour de sûreté de l’Etat, les procès marathon avec des peines capitales, l’intensification des répressions, l’interdiction de certains partis politiques, la falsification des résultats des élections, dont notamment le célèbre scrutin de 1981, etc.

     

    Tout ceci avait fait qu’avec le coup d’Etat médical perpétré par le général Zine El Abidine Ben Ali, les citoyens se sentirent soulagés d’un cauchemar, surtout que la Déclaration du 7 novembre 1987 répondait, en apparence, à toutes les doléances populaires, d’où l’adhésion, dans un premier temps, à ce qu’on appelait à l’époque « la nouvelle ère » ou « le changement salutaire ».

    Mais encore une fois, « sérail et famille » obligent, Ben Ali s’est confiné dans sa tour d’ivoire et laissé le soin à ses conseillers d’agir à leur guise tout en permettant à sa famille et à celles proches et alliées d’avoir les coudées franches, s’adjugeant pratiquement tous les marchés juteux, sans oublier l’instauration en règle des pratiques de torture et des arrestations arbitraires pour ou sans motif.

    Pour peu qu’on ait des positions opposées au régime, on était directement jeté au cachot. Bien entendu, le Général voulait passer sa fameuse théorie de la dimension globale des droits de l’Homme parvenant à faire croire qu’il est le « champion dans le domaine de respect de ces droits », alors que la police politique faisait des siennes pour faire plier les opposants à l’aide d’une approche alliant le bâton et la carotte et maniant une démarche sournoise, pernicieuse et machiavélique.

     

    Ce qui devait arriver arriva donc avec l’avènement de la révolution du 14 janvier 2011. Et tout le monde a cru qu’enfin, les Tunisiens allaient retrouver le sourire grâce à une liberté de mouvements. Un vent a, effectivement, soufflé sur le pays et tout le monde a vécu, quelques mois durant, un climat de démocratie et de libertés grâce à une profusion de créations de partis, d’associations, de médias de divers types. Bref, tous les ingrédients et les atouts étaient réunis pour réussir un décollage à la verticale en matière de libertés.

    Cependant, dès le lendemain des premières élections post-révolutionnaires, pour une année transitoire, une rechute a été de mise avec l’installation de la troïka au pouvoir.

     

    Qu’on en juge : un premier coup d’état parlementaire a renversé le décret qui a donné naissance à l’Assemblée nationale constitutionnelle en annulant la durée maximum d’un an prévue et le 9 avril 2012, la manifestation à l’Avenue Bourguiba s’est terminée en queue de poisson suite à une répression par des milices appartenant au pouvoir en place. Il y a eu aussi les tristes événements de Siliana avec les tirs à la chevrotine et l’agression contre les locaux de l’UGTT à la Place Mohamed Ali, ainsi que la répression sauvage perpétrée le 4 décembre 2012 contre la foule sortie par centaines de milliers lors des funérailles du martyr Chokri Belaïd. Sans oublier, bien entendu, les salafistes lâchés et tolérés par le pouvoir de la troïka, pour imposer leurs lois rétrogrades, la campagne « Ekbes », et bien d’autres opérations d’intimidation ayant failli faire instaurer une dictature religieuse, n’eût été la résistance des forces progressistes et modernistes qui ont créé un large front marqué par les sit-in au Bardo.

     

    Qu’en est-il aujourd’hui ? Même si, en apparence, il n’y a pas d’approche méthodique de répression, n’empêche que les arrestations arbitraires n’ont pas disparu ainsi que la facilité de jeter les gens, notamment les jeunes, en prison pour des raisons futiles.

    On serait tenté de répondre par l’affirmative si l’on regarde de près, certaines lois liberticides. On cite à cet effet, d’abord, la loi 52 qui, pour un premier joint ou un simple soupçon, permet de jeter une personne en prison pour toute une année. La loi sur l’homosexualité, et les affaires qui ont en découlé. On se rappellera de Béji Caïd Essebsi, dépassant ses prérogatives, en tentant d’influencer le pouvoir judiciaire et celui législatif. Le chef de l’Etat n’avait-il déclaré que cette « loi ne sera jamais amendée », donc qu’elle restera en vigueur pour punir des gens à cause de « délits » dont le caractère criminel n’est pas prouvé. Et bien entendu, il y a cette loi antiterroriste critiquée et qualifiée de liberticide par plusieurs voix de l’opposition, plus particulièrement de la part des CPRistes et une certaine minorité d’Ennahdha. Une loi antiterroriste qui instaure entre-autre la peine de mort. Une peine que les défenseurs des droits de l’Homme n’ont eu de cesse de pousser vers son abolition, en vain…

     

    Peut-on aller jusqu’à dire qu’on n’est pas sorti de l’auberge ? Une impression générale prévaut, désormais faisant dire aux observateurs qu’on se trouve à la croisée des chemins et que le pays a basculé d’un côté comme de l’autre, d’où l’impératif pour les véritables forces démocratiques de demeurer vigilantes afin d’empêcher toute dérive et tout éventuel retour aux années de braise.

     

    Sarra HLAOUI

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