En dehors des charmants méandres de la politique, où on a vite fait de se perdre, il y a de ces affaires qui, à vous glacer le sang, mériteraient qu’on les place au premier plan. Quel intérêt de savoir combien d’audimat a réalisé un Moncef Marzouki qu’on dépoussière pour une nouvelle apparition télévisée après des mois d’absence ? Quel intérêt de s’émouvoir des raisons qui poussent les deux clans de Nidaa à se chamailler ? Pourquoi est-ce si important de savoir si Yassine Brahim aura désormais la moitié ou un tiers de ministère ou de s’embêter à connaître le nombre de portefeuilles qui seront alloués à l’UPL dans la prochaine équipe de Habib Essid ?
Toutes ces questions semblent de la plus haute futilité quand on regarde de près certains sujets de conversations populaires. Certaines publications sur les réseaux sociaux ont ce pouvoir de vous faire changer d’époque et gagneraient, donc, à susciter plus d’émoi. « Un ami a violé une jeune fille mais a reconnu sa faute et l’a demandée en mariage. Ils sont mariés aujourd’hui. Il a réussi à effacer sa faute, quel brave homme ! ». Voilà le genre d’insanités qui côtoie de près, sur la toile, les informations sur le remaniement ministériel (encore), les querelles au sein de Nidaa (encore et encore) ou encore l’annonce de création du nouveau parti de Moncef Marzouki.
Cette phrase vous choque ? Elle est pourtant on ne peut plus anodine. Le viol est en effet une chose qui arrive aux femmes. C’est LEUR problème. Un point c’est tout. En gros, tout ce qui reste à faire pour ces femmes violées, c’est qu’elles trouvent une solution à leur problème. Tout ce qui pourrait les sauver est bon à prendre et ne saurait être refusé. L’essentiel étant d’éviter la honte d’être reniées par la société. Heureusement que la loi leur offre une échappatoire, une solution miracle qui leur permet de « sauver leur honneur ».
En effet, tout violeur a la possibilité de « sauver » sa victime de cette honte sociale et de l’élever, après qu’elle a pataugé dans la fange, au rang de citoyenne « respectable ». L’article 227 du code pénal tunisien énonce que « le mariage du coupable avec la victime arrête les poursuites ou les effets de la condamnation ». Ainsi on offre à l’agresseur la possibilité de se racheter aux yeux de la société et de réparer son tort en épousant celle qui, il n’y a pas si longtemps, était sa victime. Ne convient-il pas mieux de changer cette loi ? Il est vrai qu’il serait plus adéquat de mentionner clairement que la « violée » n’est pas une victime. C’est une tare. Une honte qu’on doit à tout prix cacher.
Prenez une femme violée. Faites-en un sujet de conversation. Certaines remarques ne tarderont pas à pointer le bout de leur nez. Les « elle l’a cherché en quelque sorte » ou les questions sur sa moralité « pas si exemplaire que ça en fin de compte », sur sa tenue vestimentaire ou sur ses horaires de sortie, ses fréquentations et son train de vie ne tarderont pas à ressurgir. En réalité, tout tourne autour de cela. D’abord, on minimise l’agression (de toute façon elle n’était pas vierge !), on rend floue l’absence de consentement (la victime connaissait son bourreau ou lui avait déjà souri) et on culpabilise la victime à souhait en déresponsabilisant, de l’autre côté, son agresseur. Voici le tiercé gagnant d’un viol réussi. En gros, si une femme se fait violer, on devra chercher à savoir si elle n’est pas, même un petit peu, derrière cela en fin de compte.
Pour ceux qui l’ignorent, le viol est une culture. Celui qui a inventé le concept de la culture du viol sait sans doute de quoi il parle. Lorsque la victime « mérite ce qui lui arrive » et doit s’accommoder des solutions qu’on lui offre ; lorsqu’on cherche des excuses à l’agresseur et qu’on lui trouve des circonstances atténuantes ; lorsque la société mais aussi la loi ne se placent pas du côté de la victime et qu’elle est non seulement agressée mais aussi culpabilisée, il reste, dans ce cas, encore un long chemin à parcourir avant qu’elles ne reçoivent l’aide et le respect qu’elles méritent.
Ce sujet n’est certes pas d’actualité face au flot d’informations aussi insipides qu’intéressantes qui nous submergent tous les jours. Mais, malheureusement, la manière dont il est perçu par la société nécessite cette piqûre de rappel et justifie qu’on en parle (encore et encore) en admettant que la culture du viol est loin d’être un mythe et que tout bourreau ne devrait, en aucun cas, se transformer en sauveur…










