Le rapport de l’ONG Public Eye dénonçant la vente en Afrique de carburant à forte teneur en soufre, continue à faire parler de lui en Tunisie. En cause, une version jugée « biaisée » présentée par le parti Al Irada quant à la réelle implication de la Tunisie dans l’exportation et la vente d\’un carburant toxique. Quel est le vrai du faux ?
Le 15 septembre 2016, l’ONG suisse Public Eye, publie un rapport détaillé de 160 pages dans lequel elle dénonce l’importation et vente, en Afrique, de carburant qui présente un réel risque pour la santé des habitants. Fruit de 3 ans d’enquête, ce rapport a été réalisé auprès d’un échantillon prélevé dans neuf pays africains : Angola, Bénin, Congo-Brazzaville, Ghana, Côte d’Ivoire, Mali, Nigéria, Sénégal et Zambie. Des pays qui, selon le rapport, importent un carburant contenant des taux de soufre « jusqu’à 378 fois supérieurs à la teneur autorisée selon les normes européennes ». Un carburant de « qualité africaine », autrement dit « pas cher et de mauvaise qualité », fabriqué et exporté par les sociétés Vitol, Trafigura et Addax & Oryx.
La Tunisie ne fait donc pas partie des pays objet de l’étude. Sauf que voilà, le nom de la Tunisie y figure brièvement dans certaines pages du rapport. Brièvement certes, mais assez pour que le parti Al Irada, de Moncef Marzouki, organise une conférence de presse sur le sujet pour crier au scandale.
Le secrétaire général du parti, Imed Daïmi a exigé du gouvernement l’ouverture d’une enquête immédiate et lancé un appel aux ministères de la Santé, des Energies, et de l’Environnement, alertant contre ce que le parti qualifie de « scandale du carburant toxique ».
Un « scandale » qui a fait l’objet d’un article publié sur Business News en date du 30 septembre 2016 sur lequel nous revenons aujourd’hui avec de nouveaux éléments qui ouvrent la porte à de multiples interrogations.
Sur sa page Facebook, hier, dimanche 9 octobre 2016, le SG d’Al Irada, Imed Daïmi, a réagi à un éditorial rédigé sur le journal Al Maghreb par l’historien et écrivain tunisien, Adel Ltifi, sur le sujet. Chercheur et professeur de l’Histoire du monde arabe moderne à l’Université de Paris, Adel Ltifi n’a pourtant rien à voir avec l’industrie du pétrole. Et pourtant, il est accusé par Imed Daïmi d’être « à la solde des lobbys pétroliers » et d’être « une plume diffamante » qui aurait pour motivation de « se remplir les poches » ou de « régler des comptes politiques ». Des diatribes dans lesquelles, Imed Daïmi n’apporte cependant aucun élément de réponse aux remarques de l’historien pour se défendre des accusations qui lui sont lancées.

Dans son éditorial, ainsi que dans une vidéo publiée hier sur sa page Facebook, Adel Ltifi accuse Imed Daïmi de vouloir tromper l’opinion publique, en servant un agenda politique, et ce « en sélectionnant uniquement les données qui vont dans le sens de ses accusations ». Dans une déclaration donnée à Business News, suite à notre article, Adel Ltifi explique que les allégations d’Imed Daïmi « sont pure diffamation et que la Tunisie ne figure presque pas dans un rapport de 164 pages ».
L’historien géographe explique, en effet, que Imed Daïmi a repris une carte datant de décembre 2015 publiée dans le rapport de Public Eye qui montre que la Tunisie fait partie des pays présentant de hauts taux de soufre dans leur carburant. Une carte qui cite comme source le Programme des Nations Unies pour l\’environnement (UNEP). Sauf que voilà, si la Tunisie apparait sur la carte publiée par Public Eye comme étant un pays présentant un carburant à grande teneur en soufre, la même carte publiée sur le site internet de l’UNEP montre le contraire. La Tunisie affiche, en effet, de faibles taux de soufre, et ce depuis 2011 et jusqu\’à 2016. Le rapport se serait basé sur une carte de l’Afrique, biaisée selon Adel Ltifi, qui affiche des taux différents de ceux publiés sur la carte mondiale. Une carte qui a fait l\’objet d\’une réclamation auprès de l\’UNEP qui a expliqué, dans une correspondance envoyée à M. Ltifi, que les taux devraient en effet être bas et que la Tunisie est bien « en bleu » sur la carte [le bleu représentant un carburant à faible taux de soufre, à savoir entre 15 et 50 millionième]

Concernant la mention de la Tunisie dans le rapport de Public Eye (Page 134), on remarquera que si le pays est réellement cité, l’unique passage qui nous concerne se base sur un rapport publié par Amnesty international et Green Peace, en 2006.
Nous avons retrouvé ledit rapport, intitulé « Une vérité toxique » dans lequel on épingle l’entreprise Tarfigora, responsable d’un déversement de déchets toxiques en Côte d’Ivoire en 2006. Dans ce rapport, on peut lire qu’entre janvier-mars 2006, deux opérations de lavage à la soude caustique ont eu lieu dans une usine de TANKMED, sur le port de La Skhira. 14 mars 2006, TANKMED est le lieu de fuites de raz « provoquant des difficultés respiratoires chez les employés. Les déchets provenant des lavages caustiques étaient impliqués ». Trois personnes auraient été admises à l’hôpital après avoir été exposées aux émanations.
Ce problème d’émanations a sérieusement inquiété les autorités locales et une enquête sur le sujet a été menée par le Centre international des technologies de l’environnement de Tunis a conclu par la suite que: « l’émanation anormale d’odeurs nauséabondes provenant des bassins de lavage était due principalement à des effluents de TANKMED contenant des composés sulfurés (liquide issu du lavage du pétrole à la soude caustique). »
Suite à cet incident, les autorités tunisiennes ont décidé de suspendre les lavages en avril 2006, « en faisant valoir qu’il n’y avait pas sur place de moyens suffisants pour traiter correctement les déchets résultant du lavage ».
Depuis 2006, à observer les cartes, on remarque que la Tunisie présente des taux élevés en soufre jusqu’en 2009. A partir de 2011, en revanche, les taux de soufre dans le carburant tunisien deviennent très bas. Des taux restent valables jusqu’à la dernière carte de juillet 2016.
Réagissant à la polémique, le ministère de l’Energie, des Mines et des Energies renouvelables a d\’abord annoncé que la Tunisie n’était nullement liée à ce scandale et que le pays importait à 50% son carburant d’Algérie « qui fournit un carburant de bonne qualité », pour combler ses besoins.
Cependant, dans une déclaration donnée au Huffpost Tunisie, le 3 octobre courant, la chargée de communication du ministère, réagissant à la polémique, a affirmé que « la Tunisie a bel et bien importé du carburant de mauvaise qualité pour combler ses besoins en approvisionnement », sans toutefois indiquer la période exacte durant laquelle cette importation a eu lieu. Tout en restant vague sur le sujet, le ministère indique qu’une enquête a été ouverte à ce sujet. Une enquête qui devra déterminer le vrai du faux dans cette histoire qui présente de nombreuses zones d\’ombre. Des zones d\’ombre qui laissent la porte grand ouverte aux spéculations et aux calculs politiques…










