Quand un phénomène de société fait contre lui l’unanimité de la « bien-pensance » tunisienne, il devient digne d’intérêt. C’est le cas de Rabiye Bouden, que beaucoup ont découvert ces derniers jours. Il s’agit d’un monsieur, Tunisien vivant en Allemagne, qui fait des vidéos sur Youtube dans lesquelles il raconte à peu près n’importe quoi mais sur un ton qui fait rire beaucoup de gens.
Justement, une partie de ses fans était allée le recevoir à l’aéroport Tunis-Carthage. Et c’est là qu’une certaine catégorie de gens a commencé à s’en émouvoir. Les insultes et les dénigrements ont fusé de toute part pour dire à quel point cette jeunesse tunisienne n’avait rien dans le crâne, ne connaissait pas les vraies priorités et l’on s’étonnait de l’amour que ces jeunes ont pour ce youtubeur. Les starlettes de l’entre-soi tunisois rivalisaient de formules pimpantes pour s’indigner de ce phénomène et s’en prendre aux jeunes, aux fans.
Que Bouden soit un personnage qui ne plaise pas à tout le monde, c’est normal. Que plusieurs personnes le prennent tour à tour pour un escroc ou pour un simple d’esprit, cela peut se concevoir. Mais s’en prendre aux personnes qui étaient à l’aéroport est d’une incommensurable bêtise.
Une bêtise qui montre, si besoin était, le fossé qui sépare le peuple de ceux qui se prennent pour son élite. Un fossé que cette pseudo-élite ne semble pas prête à combler, elle s’évertue même à le creuser davantage par son entêtement à refuser de voir la réalité des choses. Elle se recroqueville sur ses acquis de peur de les voir chamboulés par des gens qui n’habitent pas là où il faudrait pour fréquenter les bons cercles…
Les jeunes qui sont allés recevoir Rabiye Bouden à l’aéroport ne sont ni débiles, ni limités. Ils ont juste trouvé quelqu’un qui parle leur langue, quelqu’un qui se contente d’évoquer son quotidien à sa manière. Il s’agit d’une personne simple, qui parle simplement, qui ne se prend pas la tête et qui s’assume tel qu’elle est. Autant de qualités que nos jeunes ne trouvent plus ailleurs. C’est en cela que Bouden a joué le rôle de révélateur du mal d’une jeunesse que plus rien ne représente.
Avant de s’en prendre aux fans de Bouden, il faudrait se demander : Qu’est ce qu’on leur offre à la place ? Pour ce qui est du paysage politique, personne ne parle le langage des jeunes ni ne s’approche de leurs préoccupations. Pour une grande partie des jeunes de ce pays, les politiciens, tous bords confondus, évoluent dans une sphère qui leur est étrangère. Les jeunes considèrent qu’il serait débile de continuer à s’accrocher à des gens qui ont menti à plusieurs reprises et de continuer à avoir espoir en une caste qui a déçu. Ils estiment que ces gens ne cherchent que leur vote et sont prêts à dire tout ce qu’il faut pour l’obtenir. Avouez que c’est un raisonnement qui se tient.
Pour ce qui est de l’Etat en tant qu’institution, ce n’est pas mieux. Paradoxalement, l’organisme étatique qui est le plus en contact avec les jeunes est la police. Du simple fait d’aller renouveler sa carte d’identité à l’épineux problème de la consommation de drogue en passant par les contrôles de routine, l’Etat est représenté auprès des jeunes par les policiers. Alors, tout dépend du bol qu’aura chaque jeune : il peut tomber sur un policier consciencieux qui fera son travail comme il se doit ou il peut tomber sur un policier qui lui en fera voir de toutes les couleurs. Et pour les jeunes, à tort ou à raison, la police c’est l’Etat.
Il reste la scène civile et artistique tunisienne. Le nombre de jeunes encartés dans les associations reste dérisoire et donc non représentatif. La scène artistique ne leur parle plus puisque les productions sont désormais destinées, elles aussi, à un entre-soi bien particulier et l’art populaire n’est plus apprécié car trop « accessible ». Cela n’enlève rien à la sincérité des unes et des autres mais le fait est là. Rares sont les jeunes qui vont voir les films, les pièces de théâtre ou les concerts. Donc, en définitive, tant qu’on ne donne rien à ces jeunes, qu’il n’y pas d’alternative, gardons nous de les juger car leur colère, si elle est déclenchée, est dévastatrice.










