Décembre pointe son nez cette semaine et tout le débat public tourne autour du prix du kilogramme du zgougou. Faut-il acheter ces graines de pin d’Alep, composante essentielle du célèbre et succulent dessert tunisien Assida, qu’on prépare traditionnellement chaque année à l’occasion de la fête du Mouled, correspondant à l’anniversaire du prophète Mohamed ? Les avis divergent, car les uns préfèrent barrer la route devant les spéculateurs, alors que les autres vous disent qu’il ne faut pas couper avec les traditions et ce n’est qu’une fois l’an qu’on célèbre cette fête. De combien parle-t-on dans cet « intéressant » débat public ? D’une poignée de dinars. On perd des heures entières en verbiages pour économiser trois-quatre-cinq-dix dinars dans une Assida dont la valeur globale est inférieure à la note d’un salon de thé où l’on dépense sans rechigner.
Ce sont ces mêmes Tunisiens qui se plaignent du prix élevé de l’huile d’olive et du pin d’Alep qui jouent les « choqués » face aux ouvrières qu’on transporte dans les bennes de camion, aux paysannes mal payées pour collecter l’olive et aux précaires qui peinent à boucler leurs fins de mois. Les mêmes qui exigent que le produit tunisien soit de haute qualité et respecte les standards internationaux, que la chaîne du froid et les conditions d’hygiènes soient respectés, que l’emballage soit attractif, que le point de vente ouvre jusqu’à 23 heures et que le SAV soit irréprochable. Un jour ou l’autre, il faudrait que l’on intègre l’idée que la qualité a un prix et que si l’on ne veut pas voir mal payée la paysanne qui collecte l’olive, il faudrait accepter que l’huile d’olive bien présentée et emballée selon les normes ait un prix élevé. En tirant les prix vers le bas, on sacrifie systématiquement la qualité et la bonne rémunération des ressources humaines. Il y a une indéniable relation de cause à effet et nos gouvernants ont le devoir de faire preuve de pédagogie pour expliquer aux citoyens que la logique socialiste, communiste et d’assistanat est révolue. Qu’il est temps de changer de mentalité et de modèle économique global pour intégrer la logique de marché à l’instar de tous les pays.
C’est que pendant que les Tunisiens débattent autour des quelques dinars qu’ils vont économiser en payant leur Assida, les députés qu’ils ont élu sont en train de débattre de la loi de finances 2018 qui va les délester de bien davantage. C’est à l’ARP et dans l’arène politique en général que l’avenir des Tunisiens se joue. C’est sous la coupole de la Chambre du Bardo que l’on choisit le modèle économique et que l’on peut peser sur les choix stratégiques du pays. Sauf qu’à l’exception de la parenthèse 2011-2014, la majorité des Tunisiens se désintéresse de la chose politique et préfère débattre du prix du kilo de zgougou, en insultant les gouvernants, que de débattre du prix du dinar et insulter les assistés qui plombent les comptes du pays et les évadés fiscaux qui empêchent d’alimenter ces comptes. On s’énerve que le gouvernement propose d’augmenter la TVA et on achète ses emplettes chez le commerçant informel qui gare son pick-up sur le bord de la route.
Si l’on veut faire baisser le kilo de zgougou et l’inflation en général, moderniser le pays et résoudre les problèmes socio-économiques, il n’y a pas d’autre moyen que de mettre la main à la pâte et de s’intéresser à la chose politique.
Il se trouve cependant que la scène politique est infestée d’opportunistes et d’incompétents qui ne respectent rien et ne font que donner le mauvais exemple.
Plusieurs dirigeants d’Ennahdha, premier parti au pouvoir, celui qui pèse le plus à l’ARP, sont accusés ou au mieux soupçonnés de terrorisme. Cela va de leur historique morbide des années 80-90 à leur participation supposée à l’envoi de djihadistes en Syrie. Le dernier scandale en date n’a étonné (ni ébranlé) personne d’ailleurs.
Plusieurs dirigeants du deuxième parti au pouvoir, Nidaa, ressemblent à tout sauf à des dirigeants politiques. Quand on voit Hafedh Caïd Essebsi dénigrer le parti Al Massar, on a envie de lui dire « sans Al Massar, tu serais resté un illustre inconnu et, au mieux, un ramasseur de balles à la direction de l’Espérance sportive de Tunis ! Que sans El Massar, Ennahdha t’aurait liquidé ainsi que ton père dès 2012. Sans Al Massar, Nidaa n’aurait jamais gagné les élections ni même pu trouver de place dans le paysage. Que c’est Samir Taïeb qui rend service au gouvernement en acceptant d’y participer et non l’inverse. Que chaque fois que le pays était en vraie crise, c’est Al Massar qui a été aux devants et non tes actuels alliés au pouvoir partis à Paris et à Londres. Que les dirigeants d’Al Massar n’ont pas les mains entachées de sang ou les comptes remplis d’argent sale de bananes de contrebande et de commerce d’armes.»
Quand on constate tout cela et que l’on voit les querelles de Lazhar Akremi et Borhène Bsaïes, les piques de Khaled Chouket à Saïda Garrache, les idioties de Mohamed Hachemi El Hamdi, les folies de Moncef Marzouki, les hystéries de Samia Abbou, la paranoïa de Abderraouf Ayadi ou l’opportunisme de Slim Riahi, le Tunisien n’a plus envie de faire de la politique.
Élever le niveau ? Certains s’y sont essayé et se sont cassé les dents. Cela va de Saïd Aïdi à Mehdi Jomâa en passant par Mohsen Marzouk et Mohamed Abbou. Il n’y a que le populisme qui paie et cela se voit dans les sondages. Dans le monde des médias, on a une idée exacte de cela, ce sont toujours les tabloïds qui se vendent le plus et les émissions merdiques qui occupent le podium de l’audimat. Ala Chebbi aura toujours 1000 fois plus de téléspectateurs que Abdelhalim Massoudi, tout comme TF 1 et M6 ont plus d’audience que Arte.
Le Tunisien veut faire baisser le prix du zgougou au détriment de la qualité et des revenus des paysans et intermédiaires. C’est pareil en politique, plus on tire vers le bas et plus on a de chances d’exister. Tant qu’on a ces politiques au devant de la scène, tant qu’on préfère s’intéresser au prix du zgougou plutôt que de débattre de la Loi de finances, tant que le populisme est maître de ce pays, tant que l’on restera esclaves.










