Par Synda Tajine
Une jeune femme se fait exploser à 14h en pleine avenue Habib Bourguiba et toute la toile parle de son slip rose fushia. Le sens d’humour des Tunisiens n’a d’égal que l’amateurisme politique de ses dirigeants. Quelques-uns du moins. Il ne faut jamais généraliser, me souffle-t-on dans l’oreillette qui guide mon degré du « politiquement correct », tous les politiques ne sont pas amateurs et véreux. Tout comme tous les internautes ne sont pas d’un humour très fin.
Hier, on a eu droit, pêle-mêle, à du « elle a vécu voilée, mais est morte en slip », « Victoria’s Secret revendique l’attentat de Habib Bourguiba», à un slip qui résiste aux bombes mis en vente en ligne et à la photo de superman en slip jaune…
Face à la terreur, les Tunisiens ont répondu par l’humour et ont essayé de propager leur bonne humeur. L’onde de choc du début, quand l’explosion a retenti en plein milieu de l’avenue Habib Bourguiba, en plein milieu de la journée, à une heure de grande affluence et à quelques pas du ministère de l’Intérieur, a été absorbée par un flot de sarcasmes et d’humour noir. Les internautes ont réussi à s’affranchir du contexte des attentats et à offrir des rires, précieux face à la morosité ambiante.
Cette manière qu’ont les Tunisiens de répondre à la mort par la vie, par l’humour et par la dérision est extraordinaire. Au-delà des commentaires salaces, des blagues pas d’une grande finesse, et des allusions lubriques, les Tunisiens ont montré qu’ils n’avaient pas peur qu’un « petit » attentat ne les déstabilise et que la vie triomphera malgré tout. Un événement a, par ailleurs, été créé sur les réseaux sociaux pour fêter l’anniversaire de la jeune kamikaze, qui aura 30 ans dans deux jours.
Un humour qui permet de relativiser, pour le meilleur, et parfois même pour le pire. En effet, si ces blagues permettent de relativiser, elles montrent aussi la triste face de la banalisation du terrorisme. Un attentat, une explosion et des blessés n’émeuvent plus outre-mesure ces Tunisiens désormais habitués à voir du sang. Ces blagues montrent aussi l’horreur de la déshumanisation de ces terroristes, qui ne sont -et il faut bien avouer- que des victimes du système, de la chair à canon envoyée par d’autres pour se mourir en vue d’un monde meilleur. L’ignorance et la misère étant deux éléments indissociables du drame qui pousse ces gens-là, à rejoindre « l’autre camp ».
Si cet humour n’est parfois pas d’une très grande finesse, il rappelle, à un degré différent, la mobilisation générale qui a eu lieu aux funérailles de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi où, les Tunisiens se sont tenus debout pour enterrer les deux leaders de gauche, tués par balles et dont les meurtres n’ont pas encore été élucidés. Oui cet humour n’est pas du meilleur goût, mais il rappelle, à degré moindre, la réaction de Khalifa Soltani après l’horrible assassinat de son frère, décapité par des terroristes. Khalifa Soltani finit par se faire tuer par les mêmes terroristes qui ont assassiné son frère mais on gardera de lui l’image de ce jeune, brave et franc, qui est sorti sur un plateau tv faire un pied de nez aux terroristes et leur disant ouvertement que, tout comme son frère, il ne collaborera pas avec eux.
Si certains ont réagi avec bravoure, ténacité et humour face à l’horreur, on ne peut pas en dire autant pour tout le monde. Si les Tunisiens ont fait montre de leur humour, cette « politesse du désespoir », à toute épreuve, le chef de l’Etat, lui, s’est laissé entrainer vers le bas.
La Tunisie a déjà connu des attentats bien plus sanglants et plus meurtriers. Alors que celui d’hier avait enregistré une vingtaine de blessés, dont certains de moindre gravité, ceux du Bardo, de Sousse et de Mohamed V ont eux, à leur actif des dizaines de morts. Le chef de l’Etat prend la parole, depuis Berlin où, il se trouve à l’occasion du G20, et s’adresse aux Tunisiens en ces termes : « Nous pensions avoir vaincu le terrorisme, j’espère qu’il ne nous vaincra pas ». En voilà quelqu’un qui a (encore une fois) raté une bonne occasion de se taire.
Bien sûr, le service communication de Carthage s’est empressé de réagir pour sortir le classique : « propos sortis de leur contexte » et « déclaration prise au premier degré ». Le service de communication oublie que c’est au chef de l’Etat de savoir s’exprimer et non aux Tunisiens de lire entre les lignes…
« Une partie importante de la guerre contre le terrorisme ne se fait pas uniquement par les armes, mais aussi par le moral […] Ce que nous avons vu, n’était pas digne du moment historique que la Tunisie a vécu hier ».
Si vous pensez que ces paroles viennent en reproche du discours présidentiel, vous avez tout faux ! Ces paroles viennent de la porte-parole de la présidence de la République qui s’indigne contre les reproches adressés au chef de l’Etat.
Les dirigeants, certains d’entre eux du moins, préfèrent toujours rejeter la faute sur le peuple. C’est toujours plus facile que d’assumer ouvertement…ou, d’accomplir correctement la tâche pour laquelle on est là.
Ce qu’on peut constater en revanche, c’est que le peuple a réagi avec le sourire et que son chef de l’Etat, encore une fois, lui a donné l’occasion de froncer des sourcils. Mais nous ne sommes que des citoyens après tout…










