Par Sofiene Ben Hamida
L’affaire d’espionnage qui a éclaté cette semaine et a impliqué notamment l’expert onusien d’origine tunisienne Moncef Kartas risque de passer sous silence, ou au mieux de virer à un nouveau duel improductif entre les opposants du chef du gouvernement et de ses alliés islamistes, d’une part, et ceux qui défendent becs et ongles Youssef Chahed au point de devenir ridicules, d’autre part. Pourtant, l’affaire est grave et dépasse de loin ce combat de coqs mesquin et puéril. C’est une affaire d’espionnage qui touche à la sécurité nationale.
Selon les quelques bribes d’information filtrées, Moncef Kartas détient la double nationalité tunisienne et allemande. Il fait partie d’un groupe d’experts chargé par l’ONU d’enquêter sur les infractions de l’embargo sur les armes pour la Libye. Il semble en effet que les groupes armés libyens ont pu bénéficier d’armes financées par la Turquie et le Qatar, transitées par la Tunisie au cours des années 2012 et 2013, soit quand la Troika était au pouvoir. Mais le problème est autre. Il semble en effet que Moncef Kartas est soupçonné depuis quelques mois, par les services tunisiens, d’intelligence en faveur d’un Etat européen ainsi qu’au profit d’une organisation internationale. On croit savoir que le pays en question est l’Italie alors que rien n’a filtré concernant l’identité de l’organisation internationale. Après son arrestation à son arrivée à Tunis au début de la semaine dernière, Moncef Kartas a été déféré devant un procureur de la République qui a émis un mandat d’arrêt contre lui. Il semble qu’un matériel d’espionnage d’une haute valeur technologique a été saisi. Il semble aussi qu’une autre personne a été interpellée. Il s’agit d’un fonctionnaire local de l’ambassade américaine à Tunis. Au total, cinq personnes sont impliquées dans cette affaire pour le moment.
La logique indique que quand une affaire d’espionnage est révélée, et quand la sécurité nationale est mise en danger, c’est l’élan patriotique qui prend le pas sur toutes les autres considérations. Cela n’a pas été le cas malheureusement et des Tunisiens, quand ils ne se sont pas sentis concernés, ont préféré marquer des points contre leurs adversaires politiques que de marquer leur appartenance et leur attachement à leur patrie. On le disait depuis longtemps : les Tunisiens ont perdu de cette verve nationale qui caractérise les peuples d’autres nations. Mais il est toujours douloureux de constater la véracité des intuitions négatives qu’au fond de nous-mêmes, on espérait quelles soient fausses.
D’un autre côté, il faut souligner que les autorités ont mal géré cette affaire sur le plan communicationnel. Etait-il nécessaire d’attendre trois jours pour que le porte-parole du pole judiciaire Sofiene Selliti, intervienne pour éclairer certains éléments de l’affaire ? Il est vrai que les affaires touchant à la sécurité nationale sont délicates et nécessitent un degré de réserve et de discrétion. Mais un simple communiqué annonçant l’affaire d’espionnage et l’arrestation des suspects aurait évité les interprétations et les déclarations intempestives de type « enlèvement d’un fonctionnaire onusien en Tunisie » comme s’est délectée de publier une organisation humanitaire internationale. En plus, n’est-il pas du droit des Tunisiens de connaitre le pays en question soupçonné de porter atteinte à la sécurité de notre pays ? Qui sont les autres personnes impliquées ? Qui est cette organisation internationale ? Les Tunisiens ont le droit de savoir car la sécurité du pays est un devoir conjoint entre les autorités et les citoyens.
Enfin, il aurait été possible d’éviter beaucoup d’interprétations si le procureur devant lequel a été traduit le principal suspect n’avait pas la réputation d’être proche du parti islamiste. L’indépendance de la justice, un critère essentiel pour gagner le respect et la confiance de l’opinion publique, doit passer par des magistrats au dessus de tout soupçon. Le conseil supérieur de la magistrature que nous n’avons beaucoup vu depuis sa création, a beaucoup de pain sur la planche.










