L’incendie de la cathédrale de Notre-Dame de Paris n’aura pas engendré que des cendres. Il a aussi participé à faire éclater des flots de bêtise et d’ignorance. Et comme en Tunisie on ne peut s’empêcher d’être concernés par l’actualité française et que, généralement, on a un avis sur tout, le flot de bêtises a arrosé la Tunisie également. Il y a eu des petits génies qui se sont demandé pourquoi les pompiers n’utilisent pas de canadairs pour éteindre l’incendie. D’autres ont eu des irruptions de haine en voyant des musulmans compatir à la vue d’une cathédrale qui brûle. Ces derniers sont dépourvus de la grandeur d’âme nécessaire pour ressentir la douleur de voir n’importe quel monument partir en flammes, qu’il soit en terre d’islam ou n’importe où sur le globe.
Certains se sont extasiés devant la réaction du président français Emmanuel Macron et y ont vu une superbe manifestation de la grandeur de la nation française. Concrètement, il n’y a eu que des promesses, certainement sincères, mais suffisantes pour contenter l’enfant de 3000 ans de civilisation.
Mais imaginons quelques instants, que Dieu, n’importe lequel, nous en préserve, qu’un énorme incendie se déclare à la mosquée de la Zitouna par exemple. Dans un premier temps, le gouvernement, quel qu’il soit, en aurait porté la responsabilité. Les mêmes qui sont aujourd’hui en adoration devant le gouvernement français auraient demandé la démission du gouvernement tunisien parce qu’il porte, au moins, la responsabilité morale d’une telle catastrophe. Une commission parlementaire d’enquête se serait créée en quelques heures, non pas pour déterminer les éventuelles responsabilités, mais pour en faire un instrument politique visant le gouvernement, comme ce fût le cas pour d’autres « enquêtes ».
Sous le ciel de Paris, les déclarations des responsables des sapeurs-pompiers sont parole d’évangile. Personne ne penserait à mettre en doute le fait qu’il ne s’agit vraisemblablement pas d’un incendie d’origine criminelle (hormis certains complotistes). En Tunisie, on aurait dit que les pompiers font partie du ministère de l’Intérieur, donc du pouvoir, donc du gouvernement, donc ils mentent et masquent la vérité. C’est aussi simple que ça.
L’autre question que l’on pourrait se poser est celle de savoir si les riches familles et industriels tunisiens mettraient la main à la poche pour participer à la reconstruction de la Zitouna. Au vu de la situation en Tunisie, ils auraient des raisons d’hésiter. Imaginez les commentaires et les analyses si les sommes étaient déclarées de manière transparente. « D’où vient cet argent ? » « Les riches veulent se racheter une virginité en donnant cet argent, ils veulent s’acoquiner avec le gouvernement et cacher ses failles », « Qu’est-ce qu’ils sont riches nos riches ! », « Ils auraient mieux fait d’aider les pauvres au lieu de donner cet argent pour ça ! ». Evidemment, tous les donateurs seront accusés d’être des voleurs et des corrompus qui veulent blanchir leur argent et personne n’imaginera une seconde que ces dons soient faits de bonne foi.
On pourrait s’étaler à longueur de pages sur les différences qu’il y aurait dans la manière de faire face à une catastrophe de ce type dans nos deux pays. Mais il est fondamental de constater qu’en France, l’incendie de la cathédrale de Notre-Dame a donné naissance à une certaine union entre le peuple, le gouvernement et le capital du pays. Chacun s’est senti dans l’obligation d’aider à sa manière. Les donateurs n’ont pas douté de l’efficacité de la gestion de l’argent qu’ils vont confier au gouvernement, la population n’a pas douté de la valeur, du courage et de la parole de ses pompiers.
Chez nous, et nous en avons fait l’amère expérience, ce genre de catastrophe donne lieu à encore plus de division et de discorde. Au lieu de nous unir, on se désagrège et l’on se perd dans les accusations et les conjectures. Nous avons cette capacité de tout remettre en question, de douter de tout et de n’avoir aucune confiance en nos appareils. Nous préférons nous auto-flageller en répétant à tout va que tout est foutu et nous cherchons des boucs émissaires là où il n’y en a pas. Cette absence de confiance en nous, en notre Etat n’est pas dénuée de raisons objectives et elle ne date pas d’aujourd’hui. Mais là où la crise devrait nous unir, elle ne fait que nous séparer, et c’est au moins aussi douloureux que la vue d’un monument mangé par les flammes.










