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L’autre côté de la barrière…

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    12 avocats sont morts dans un accident de la route alors qu’ils se rendaient à leurs bureaux. Ceci vous a tout l’air de la (mauvaise) blague ou de l’attentat visant des avocats ? Oui car il y a très peu de chance que vous croisiez ce genre d’infos dans la presse. Heureusement d’ailleurs…

    12 travailleurs agricoles sont morts samedi matin. A 5h30 du matin, le véhicule de fortune qui servait à les conduire aux champs dans lesquels ils devaient travailler, en percute un autre, transportant de la volaille. 12 personnes meurent sur le coup. 20 autres sont blessées et conduites dans les hôpitaux les plus proches.

     

    La Tunisie entière est en deuil. On crie sa colère, on pleure, on fustige les autorités en place et on exprime son profond amour et son respect sans faille à la femme rurale et aux conditions de travail héroïques dans lesquelles elle exerce son travail. Chaque.jour.que.Dieu.fait.

    Récupération politique, propositions hasardeuses (et parfois nauséabondes), irresponsabilité et pleurnicheries sont de mises. Le temps que le drame national durera. Tahya Tounes reporte son congrès. 72 heures, le temps qu’il faudra pour que le pays absorbe le choc. Ennahdha dépoussière une ancienne initiative législative qui croupit dans un tiroir depuis 5 mois et les ministères se déchargent de toute responsabilité. « Ce n’est pas la faute du gouvernement », criera le ministère de la Femme tandis que celui de l’Agriculture se fendra en explications morbides sur les conditions criminelles dans lesquelles ces travailleurs – travailleuses pour la plupart – sont transportés-ées. Chaque.jour.que.Dieu.fait.

     

    En réalité, le fait que les véhicules de transport ne soient pas sécurisés, qu’ils soient aspergés d’eau pour contenir un maximum de monde, qu’ils soient délabrés, mal entretenus et archaïques, qu’ils échappent à tout contrôle, cela tout le monde le sait. Même ceux qui sont montés à bord ce jour-là le savaient. Ils le savent chaque jour et pourtant, ils n’hésitent pas beaucoup à monter à bord – chaque jour que Dieu fait – afin d’aller travailler. Ces gens-là – ces femmes-là pour la plupart – savent que s’ils ne prennent pas ces transports de fortune, ils n’auront pas de dîner à mettre sur la table le soir pour leurs enfants, ils n’auront pas de quoi les soigner, leurs payer les manuels scolaires et se nourrir eux-mêmes. Le calcul est donc vite fait.

    Ces ouvriers – ouvrières pour la plupart – savent que ce mode de transport est « avantageux en termes de coût (sic) », que « la survie du secteur agricole repose sur eux (sic) » et que « l’Etat n’a pas les moyens de développer l’infrastructure de transport en commun nécessaire (sic) ». Tout ça tout le monde le sait, mais ceux qui le disent ont le confort de regarder de loin et de condamner ces gens-là à une mort certaine. Ce sont ceux qui sont du bon côté de la barrière et qui ont le luxe d’analyser la situation et l’indécence d’oser dire que c’est « comme ça et pas autrement ».

    Pour les autres, ceux pour qui le calcul est vite fait, c’est aussi « comme ça et pas autrement », et c’est soit mourir écrasé par un camion, soit mourir de faim. Le choix est donc vite fait.

     

    La « femme rurale » comme aiment bien l’appeler ceux qui se trouvent du bon côté de la barrière, est cette femme un peu exotique dont on ignore presque tout (et c’est tant mieux d’ailleurs) et qu’on associe souvent aux drames nationaux, dont on se soucie à l’occasion et qui est laissée à son sort la plupart du temps. Tous.les.jours.que.Dieu.fait. On s’émeut de son sort pendant quelques jours avant de retourner à son train-train quotidien. On s’y intéresse un peu plus à l’approche des élections puisque l’on sait que cette femme aura un poids non négligeable au moment de voter et qu’elle est loin d’être aussi minoritaire qu’on voudrait bien le croire.

     

    Il est aisé de dire que le gouvernement n’est pas responsable. Evidemment qu’il l’est. Il est aisé de dire que les responsables seront punis, puisque nous le sommes tous. Ce drame est loin d’être isolé, il est loin d’être inédit et sera loin d’être le dernier. Depuis des années, et au fil des gouvernements qui se sont succédé, des lois votées et des débats organisés, des travailleurs agricoles meurent écrasés sous le poids du besoin et de l’illégalité. Ecrasés par des conditions contre lesquelles ils ne peuvent lutter. Pendant ce temps-là, tous ceux qui condamnent aujourd’hui restent spectateurs. Ces agents de l’ordre qui voient passer ces véhicules de fortune sans broncher ; ces citoyens qui paient des pots-de-vin pour que la loi ne soit pas respectée ; ces consommateurs qui s’indignent contre la hausse des prix des tomates mais se contrefichent du circuit qui y est lié ; tous ceux qui votent des lois et ne s’émeuvent pas outre-mesure de les voir inappliquées ; tous ces responsables et ces gouvernements qui connaissent la réalité des choses mais qui ferment les yeux et jettent la patate chaude à d’autres….

     

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