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Si Ibn Rochd était tunisien, il irait en prison

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    L’éminente universitaire et chercheuse Saloua Charfi va comparaitre le 2 mai 2019 devant la brigade criminelle de la Garde nationale de Ben Arous après une plainte du maire du Kram, Fathi Laâyouni.

    L’avocat s’est senti indisposé par un post Facebook publié par l’universitaire concernant les circonstances historiques de la bataille de Badr. Ni une ni deux, en bon défenseur de l’islam et de ses valeurs, ou du moins de ce qu’il pense en percevoir, l’avocat s’est drapé de l’éclatant tissu de l’ignorance et de la bêtise pour aller porter plainte. Malheureusement, il n’est pas tombé sur le procureur qui aurait dû classer l’affaire sans suite et le prier gentiment d’aller se rendre utile ailleurs.

     

    La sacralité de la science, de la recherche, de la réflexion et du débat n’a pas supplanté la sacralité de croyances figées et dogmatiques chez Fathi Laâyouni. Pour lui et pour ses sympathisants, le débat et la réflexion sont proscris et il faut punir celui ou celle qui s’aventure sur un tel terrain. C’est exactement la même réaction, la même ignorance qui avaient conduit à brûler et à persécuter les Ibn Rochd, Al Maâri et d’autres encore. Plus de 1000 ans plus tard, certains n’ont pas avancé d’un iota et sont encore dans les mêmes dispositions intellectuelles.

    Que ces gens-là trouvent une oreille attentive auprès d’un représentant de l’autorité suprême de la justice est en soit un drame. Saloua Charfi est simplement accusée de réfléchir, de creuser et de ne pas se contenter du dogme. Elle est accusée de ne pas se conformer à l’existant et d’oser penser que l’islam est plus grand, plus profond et plus spirituel que ce qu’essayent d’imposer Fathi Laâyouni et ses semblables.

     

    D’un autre côté, le harcèlement judiciaire, les convocations aux postes de police et cette persécution administrative sont des techniques d’intimidation bien connues en Tunisie. L’objectif derrière cette humiliante convocation n’est pas d’obtenir un jugement, cela n’arrivera pas tant qu’on sera là, mais plutôt de provoquer assez de tracas pour Saloua Charfi pour qu’elle réfléchisse à deux fois avant de publier sa pensée ou ses interrogations. Fathi Laâyouni semble avoir trouvé et mis en place toutes les solutions nécessaires à la municipalité du Kram et s’occupe maintenant d’inquisition et de persécution des élites intellectuelles du pays. Un courage qu’on ne lui connaissait pas lorsqu’il écrivait de longs textes flatteurs à propos de Zine El Abidine Ben Ali.

    C’est un précédent dangereux que de criminaliser la pensée et la réflexion et de céder au conservatisme religieux, bête et méchant. Les penseurs, les scientifiques et les philosophes doivent bénéficier d’une immunité qui leur permet une liberté totale. Sans cette liberté, ils ne peuvent s’aventurer sur les chemins de la pensée, quitte à faire trembler les dogmes les plus communs. L’élite intellectuelle de notre pays ne devrait pas interagir avec des policiers chargés d’enquêter sur des réflexions et des pensées. Leur champ d’expertise ne devrait pas s’exprimer dans les murs d’un poste de Garde nationale. Il s’agit là d’un affront fait à l’érudition, à l’intelligence et à la science. Il est triste qu’en 2019, en Tunisie, l’on soit encore à dénoncer ce qu’avait subi Galilée à son époque. Il semblerait que rien ne soit encore gagné dans ce combat si important.   

     

    La Tunisie se trouve à un virage historique dans lequel on ne saurait nous dispenser de l’apport de nos élites intellectuelles dont Saloua Charfi fait partie. Nous avons besoin d’architectes dans la construction de civilisations et d’Histoire, et ces architectes sont les Saloua Charfi, Hela Ouardi, Hichem Djaïet, Youssef Seddik et bien d’autres encore. C’est un crime que de les laisser à portée des Fathi Laâyouni et des intolérants.

     

     

     

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