Par Sofiene Ben Hamida
Au risque d’attirer les foudres d’une frange de Tunisiens parmi les soutiens inconditionnels du gouvernement et ceux qui sont animés par leur égoïsme de citadins petits-bourgeois, il est nécessaire de noter que la réquisition de l’armée pour casser la grève des transporteurs de carburant est une décision honteuse qui sape les fondements de notre démocratie naissante et annonce un glissement vers un pouvoir autocratique dont les prémices sont déjà visibles hélas, dans divers autres domaines que celui du transport de carburant.
Reportée à plusieurs reprises, la grève de trois jours (les 2,3et 4 mai 2019) décidée par le syndicat des chauffeurs des véhicules de transport de carburant avait certes des revendications salariales, mais avait comme revendication centrale de reconnaitre leur profession comme étant une activité dangereuse. Bien entendu, nul ne pourra contester, ni en Tunisie ni ailleurs, que transporter des produits inflammables est un métier dangereux. Allez comprendre alors pourquoi les négociations sociales ont buté sur cette question, au point de décréter une grève de trois jours dans un premier temps. Allez comprendre aussi pourquoi, à la fin de la première journée de la grève, la direction syndicale a accepté de signer un accord de dernière minute suspendant la grève, sans que cette question de la dangerosité du métier de transporteur de carburant ne soit mentionnée. Il est donc compréhensible que les chauffeurs mécontents de cet accord décident de poursuivre leur débrayage malgré le caractère frondeur de leur décision, qui devra être traité dans un cadre strictement syndical et nulle part ailleurs.
Face à cette situation, le gouvernement décide dans la précipitation, le deuxième jour de la grève, de réquisitionner des militaires pour casser le mouvement de grève et remplacer les chauffeurs frondeurs. Cette décision présentée comme un acte d’intérêt public est malheureusement inconstitutionnelle puisque l’article 36 de la constitution de 2014 stipule explicitement que la liberté syndicale est garantie, y compris la liberté de grève.
Par contre, cette décision repose sur deux autres textes connus pour leur caractère liberticide et qui auraient dû tomber en désuétude le jour même de l’entrée en vigueur de la nouvelle constitution. Le premier concerne l’état d’urgence qui autorise les gouverneurs à recourir à la réquisition. Or ce texte sur l’état d’urgence a été décrété le 24 janvier 1978 soit deux jours avant la grève générale du 26 janvier, dans une tentative vaine de casser ce mouvement de la part d’un pouvoir autoritaire aux abois. Le second texte quant à lui, est un amendement de l’article 389 du Code du travail qui préconise des amendes ou des peines d’emprisonnement en cas de refus de la décision de réquisition par les salariés. Cet amendement a eu lieu en 1994, c\’est-à-dire à un moment ou l’ancien président Zine el Abidine Ben Ali n’avait plus aucune gêne pour afficher le caractère autoritaire de son régime.
Il est clair donc que la décision du gouvernement de réquisitionner des militaires pour remplacer les chauffeurs des camions de transport de carburant en grève, ne repose pas sur un socle juridique solide, mais sur la base d’un clientélisme politique dans le cadre d’une campagne électorale prématurée. C’est une décision qui profite de la panique d’une frange de Tunisiens et de leur individualisme primaire pour casser une grève et donner une image d’un gouvernement fort. Or un gouvernement fort n’a pas recourt à des lois liberticides et se doit de se conformer à la constitution du pays. Une démocratie ne se construit pas avec les lois de la dictature.
Quant à cette frange de Tunisiens qui sont contents aujourd’hui de voir l’aiguille de carburant osciller vers le haut sur le tableau de bord de leurs véhicules, ils risquent eux-mêmes de voir des militaires les remplacer sur les lieux de leur travail, si jamais l’idée de faire une grève leur passe par l’esprit. Seulement, il y a fort à parier qu’il sera déjà trop tard, le pays étant passé à une autre phase, celle de la dictature à visage découvert.










