Par Sofiene Ben Hamida
C’est connu, les Tunisiens ne savent pas préserver leur histoire millénaire et en profiter sauf pour en faire des cartes postales pour un tourisme de masse plus intéressé par les rayons de soleil que par la culture et les civilisations. Ils ne savent pas non plus lire et analyser leur histoire pour ne pas tomber dans les mêmes travers. Maintenant, on sait aussi que les Tunisiens ne savent ni écrire leur histoire, ni savoir à qui la confier pour l’écrire.
Cette semaine, un tribunal de la place a ouvert le procès de l’assassinat du leader nationaliste Salah Ben Youssef sur la base d’un dossier présenté par l’instance de Ben Sedrine. C’était l’occasion pour essayer de raviver une querelle vieille de plus d’un demi siècle, pas pour les bonnes causes bien sûr, mais pour se positionner sur l’échiquier actuel en utilisant la mémoire des morts.
Ceux qui se présentent comme défenseurs de Salah Ben Youssef connaissent mal l’homme et ne s’intéressent qu’à une chose : souiller la mémoire du leader Habib Bourguiba et tenter de réécrire l’histoire en donnant un soupçon de rôle aux islamistes dans l’histoire de ce pays. Ils oublient que Salah Ben Youssef est avant tout un dirigeant destourien, que sa querelle avec Bourguiba a un caractère politique mais aussi un caractère de rivalité personnelle, qu’il est responsable autant que Bourguiba de la guerre civile de la fin des années 50 et que lui aussi avait préconisé la liquidation de son rival.
De l’autre côté, ceux qui défendent avec acharnement le leader national Habib Bourguiba sont dans le déni. Ils refusent de reconnaitre les erreurs, parfois graves de Bourguiba. Sans ces erreurs, la Tunisie aurait été dans une meilleure situation aujourd’hui. Quant à sa rivalité avec ben Youssef, c’est lui-même qui en parle et qui avoue publiquement avoir joué un rôle dans son assassinat.
Dans un camp comme dans l’autre, la vérité historique importe peu. Ce qui compte c’est confondre l’autre et détruire ses arguments, ce qui ne laisse de place qu’au discours excessif. Et parce qu’il est excessif, il est insignifiant comme le sera le verdict à la fin de ce procès qui n’aurait jamais dû avoir lieu pour la simple raison qu’on ne juge pas l’histoire, que l’histoire est le domaine strict des historiens et qu’elle ne s’écrira jamais dans une salle de tribunal.
Par contre, la petite histoire, elle, peut s’écrire partout et n’importe comment. Par avocats interposés, ou même sur les réseaux sociaux. Peu importe, tant que cela accapare l’attention et amuse la galerie.
L’avocat de l’ancien président déchu, Zine Abidine Ben Ali a publié une lettre adressée aux Tunisiens, dans laquelle il dit qu’il se porte bien, qu’il suit toujours ce qui se passe en Tunisie et qu’il rentrera au pays si Dieu le veut. Annoncée avec un grand tapage médiatique, cette lettre a accaparé l’attention des Tunisiens, ceux qui doivent tout à Ben Ali, ceux qui ont pleinement profité de son départ et ceux qui se sentent orphelins depuis sa destitution. Mais sur le fond, cette lettre n’a rien apporté et a permis juste d’assouvir le voyeurisme des internautes et d’alimenter un débat sans consistance, plus proche de la politique fiction que du débat politique. Preuve de l’inconsistance de ce débat : l’avocat de l’ancien président s’est senti obligé d’affirmer que la lettre provient de son client et que son épouse ne l’a pas rédigée. Comme si on ne le savait pas déjà et qu’il n’était pas évident que la rédaction d’une lettre dépassait de loin ses compétences linguistiques.










