« Armée blanche », « soldats de première ligne », « nos forces médicales »… autant d’expressions inventées en ces temps de Covid-19 pour rendre hommage aux médecins et aux infirmiers des hôpitaux tunisiens, qui se battent tous les jours contre le virus. Des envolées lyriques qui n’ont d’égal que l’écho du vide qu’elles cachent.
Encore le weekend passé, le personnel du service des urgences de la Rabta a été agressé par une bande armée de couteaux, dans l’indifférence totale des autorités, qu’elles soient sanitaires ou sécuritaires. Mais cela est devenu habituel puisque l’Etat laisse faire depuis un certain temps, et partout sur le territoire tunisien. Les médecins tunisiens qui travaillent dans le secteur public sont confrontés à toutes sortes de violences, et dernièrement ils doivent faire face à la violence de leur hiérarchie dans la lutte acharnée menée contre le Coronavirus.
Dans son interview du 18 octobre, le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, a affirmé que l’Etat fournit tous les moyens de protection aux médecins tout en rendant hommage à leurs efforts. Il a également ajouté que les membres du personnel soignant qui ont contracté le virus l’ont eu dans des mariages ou dans des rassemblements familiaux, et non à l’hôpital. Drôle d’affirmation. L’Etat a rarement sorti une telle ineptie pour continuer à cacher sa tête d’autruche dans le sable.
Et puis concernant les équipements, l’Etat tunisien est clairement défaillant car il est tout simplement faux d’affirmer que tous les médecins ont ce qu’il faut. Les blouses rafistolées au sparadrap, les sacs poubelles en guise de surblouses, les trésors d’ingéniosité déployés par les médecins du public pour pouvoir économiser, voire réutiliser du matériel ne viennent certainement pas d’une volonté artistique de leur part. Que doit ressentir un médecin ou un infirmier dans un hôpital public quand il voit que sa hiérarchie, à partir de son ministre de tutelle, oserait presque dire que tout va bien et que l’Etat a fait tout ce qu’il fallait pour gérer cette crise sanitaire ? Le plus profond désarroi. Que ressentirait un résident ou interne quand il voit que l’Etat l’exploite sans même payer ses gardes et qu’en plus, ce même Etat lui prélève un jour de salaire en guise de contribution à l’effort national ? Que peut ressentir un gestionnaire dans le secteur de la santé publique quand il entend le chef du gouvernement dire qu’à son arrivée, aucun millime n’a été dépensé du fonds 1818, alors que c’est tout simplement faux ? Que peut-on ressentir, nous citoyens, quand Hichem Mechichi déclare, sans trembler, qu’il a trouvé des difficultés administratives ?
Le dernier exemple de cette désinvolture est venu hier de la Kasbah. Selon des informations confirmées, le conseil scientifique est allé voir le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, avec une liste de mesures sanitaires à mettre rapidement en application, dont un confinement le weekend ou l’interdiction des déplacements entre gouvernorats. Le gouvernement devait, à ce moment-là, trancher et prendre les dispositions nécessaires. C’est ce que tout le monde attendait du moins, en guettant la page Facebook officielle de la présidence du gouvernement. Peu avant minuit, c’est un communiqué laconique et sans aucun intérêt qui est publié par la Kasbah dans lequel on trouve, par exemple, une phrase de ce type : « Le chef du gouvernement a souligné l’importance de la bonne gestion de la crise sanitaire dans ses multiples facettes organisationnelles et logistiques en recommandant dans ce contexte la nécessité d’appliquer toutes les mesures et d’appliquer la loi à tout contrevenant ». Vive l’ENA !
Dans une guerre, il existe, entre autres, deux facteurs déterminants : la communication et le moral des troupes. La communication sur cette crise, dans son ensemble mériterait plusieurs autres articles tellement celle-ci était calamiteuse. Nissaf Ben Alaya est une scientifique, elle n’est pas une communicante. La nommer en tant que porte-parole était un cadeau empoisonné car la communication n’est tout simplement pas son travail. La sympathie qu’elle inspire à l’opinion publique ne fait pas d’elle la personne idoine pour s’occuper de cette tâche. Nissaf Ben Alaya n’a rien à voir avec la décision politique concernant le Covid-19, ou avec le nombre de lits de réanimation disponibles ou le financement de cette crise. Encore une fois, ce n’est simplement pas son travail.
Pour ce qui est du moral des troupes, il suffit d’une conversation avec n’importe quel membre du personnel hospitalier, particulièrement les médecins et les infirmiers, pour prendre conscience de la profondeur de leur désarroi. On ne peut pas demander à ces gens de se battre sans leur fournir un minimum d’équipement. Ils ont protesté, marché, interrompu la circulation, parlé dans les médias, fait grève… et pourtant tout cela ne suffit apparemment pas à attirer l’attention réelle des autorités qui se cachent derrière des formules qui n’ont plus de sens. Les troupes se sentent trahies par leurs généraux, incapables de décider, de trancher et qui privilégient bien d’autres intérêts. Le plus grand danger qui nous guette dans cette crise sanitaire n’est ni le virus en lui-même, ni ses conséquences. Le plus grand danger qui nous guette aujourd’hui est la démobilisation de milliers de personnes qui tiennent à bout de bras un système de santé au bord de l’effondrement.










