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Pénuries – La Tunisie dans la tourmente


Énième pénurie et énième déni. Alors qu’on est en plein hiver et que plusieurs citoyens, notamment de la classe moyenne et démunie y recourent pour cuisiner et se chauffer, il y a une pénurie de bonbonnes de gaz, à cause du retard d’approvisionnement des centrales. Du côté du gouvernement, silence radio : il s’agit d’un nouveau problème qui n’existe pas ! Pendant ce temps, le chef de l’État poursuit ses activités, notamment nocturnes, pour suivre les spéculateurs et pour écouter les réclamations des citoyens, en affirmant que les êtres humains ne pouvaient se résumer à de simples chiffres, mais qu’il était du droit des Tunisiens et Tunisiennes de bénéficier d’une vie digne.

 

Alors que les températures sont souvent en dessous des 10 degrés Celsius, notamment dans les régions du Nord-Ouest et sur les hauteurs, les Tunisiens peinent à trouver les bouteilles de gaz. En cause un retard de livraison, qui a obligé les usines d’embouteillage de gaz à cesser leurs activités pendant quelques jours, créant un manque sur le marché. Ainsi, les camions de distribution ont dû aller du Sud au Nord et vice-versa pour s’approvisionner et approvisionner les citoyens et faire des longues files d’attente en attendant d’être livrés par les centres de distribution. Le tout sachant que malgré les hausses répétées des prix de carburant, la marge de ces professionnels, qui sillonnent le pays, n’a pas été révisée.

 

Pendant ce temps, le président de la République Kaïs Saïed poursuit ses visites de terrain pour démasquer les spéculateurs, à la solde de comploteurs cherchant à déstabiliser le pouvoir, selon lui. Il s’est rendu à El Mnihla, son quartier dont il connait les diverses problématiques. Selon le texte du communiqué de la présidence de la République, il a pu y constater les conditions de vie difficiles des habitants de ces régions qui ne différent pas de celles vécues par plusieurs autres citoyens à travers le territoire tunisien. « Aucune route n’a été pavée, aucune canalisation n’a été créée. Pire encore, certains foyers ne possédaient même pas l’eau potable et l’électricité, outre les signes de la pauvreté », lit-on dans ce même document.

Quelques jours auparavant, il s’est rendu à usine de pasteurisation de lait de Délice Danone, pour découvrir les raisons de la pénurie de cette denrée. On a beau expliquer au chef de l’État que c’est l’ensemble de la chaine de production qui est perturbée et que l’État est en cause n’ayant pas versé près de 300 millions de dinars de compensation. Rien à faire, pour lui, les spéculateurs sont derrière la pénurie.

 

Silence radio de la part du gouvernement. Ministres et hauts responsables ont des ordres de ne pas parler, ont révélé plusieurs sources concordantes à Business News. Ainsi, rien n’a filtré à propos de la pénurie de bombonnes de gaz. C’est compréhensible car il vaut mieux se taire que de contredire le chef de l’État.

Quelques jours après la visite de Délice Holding, la ministre du Commerce, Fadhila Rabhi a précisé que « le manque de lait est dû à la hausse du coût des fourrages, ce qui s’est soldé par une baisse de la productivité du lait outre la vente illégale du cheptel aux pays voisins ». Une déclaration qui va à l’encontre des déclarations du président de la République. Et d’annoncer un retour à un rythme d’approvisionnement des produits subventionnés, comme le sucre et le lait dans les jours ou semaines à venir. L’objectif étant, toujours selon elle, de couvrir les besoins du pays, malgré la difficulté d’approvisionnement en matières premières.

 

Entre temps, la situation économique est difficile. L’inflation a atteint 9,8% en novembre 2022, un chiffre jamais égalé depuis une quarantaine d’années. Des hausses de prix qui ont impacté directement le pouvoir d’achat du citoyen et dont le gouvernement est en partie responsable. Certaines décisions du gouvernement n’ont pas arrangé les choses, notamment l’imposition d’un visa d’import pour les opérateurs et d’une panoplie de procédures à faire, dont certaines carrément irréalisables. L’objectif inavoué de ces restrictions étant l’état des finances publiques et la préservation des avoirs en devises et du dinar.

Malgré cela et vu la hausse des cours des denrées alimentaires, de la matière première et du carburant, le déficit de la balance commerciale continue de se creuser chaque jour de plus en plus. Pour les dix premiers mois de 2022, il s’est établi à -21.322,5 millions de dinars (MD) fin octobre 2022 contre -13.317,4 MD une année auparavant, s’aggravant de 60,11%. Le déficit énergétique a plus que doublé et s’accapare 37,2% du déficit total. La balance énergétique s’établit à -7.922,2 MD fin octobre 2022 contre 3.982,7 MD fin octobre 2021.

Idem, le déficit de la balance commerciale alimentaire s’est creusé encore. Il s’est établi à 2799,7MD fin octobre 2022 contre 1.699,2 MD une année auparavant, s’aggravant de 64,76% pour cette même période.

Concrètement et selon les chiffres publiés par l\’Institut national de la statistique (INS), le produit intérieur brut (PIB) en volume a progressé de seulement 0,6% au troisième trimestre 2022 par rapport au trimestre précédent, en termes de variations trimestrielles.

 

En outre, le site Tunisie a perdu de son attractivité. Chose normale avec le perpétuel changement des règles du jeu, l’augmentation de la pression fiscale outre toutes les entraves administratives de tout genre.

Résultat des courses, et selon l\’Agence de promotion de l\’industrie et de l\’innovation (APII), l’investissement déclaré dans le secteur industriel a atteint le montant de 1.796,2 MD, soit une baisse de 11,2% par rapport à la même période en 2021 et de 26,24% par rapport à la même période en 2020 (une année pandémique). Une baisse atténuée par la hausse des investissements déclarés dans les activités de service qui augmentent de 11,7% pour cette période en 2020 mais pour un montant moindre 898,1 MD contre 804,2 MD (soit le tiers du montant des investissements déclarés dans l’industrie en 2020).

Côté investissements étrangers et même si l\’Agence de Promotion de l\’Investissement Extérieur (Fipa) veut montrer des résultats en hausse, la vérité est que nous ne sommes pas revenus au niveau de 2019. Ainsi, les investissements internationaux ont atteint le montant de 1.645 MD pour les neuf premiers mois de 2022 contre 2.048,4 pour les neuf premiers mois de 2019, en baisse de 19,7%.

 

Côté exécution du budget de l’État jusqu’à août 2022, sur les 50,91 milliards de dinars de dépenses prévus dans la Loi de finances rectificative 2022, seulement 27,1 milliards de dinars ont été déboursés, soit même pas les deux tiers du budget. Certains fournisseurs de l’État n’ont pas été payés, notamment en ce qui concerne la compensation et la hausse des marges. En ce qui concerne le secteur laitier, l’État n’a pas payé la compensation aux industriels depuis plus d’un an. Le dernier chiffre annoncé par ces derniers est de 280 millions de dinars. Ce qui a obligé les industriels à recourir à l’emprunt pour combler ce manque de trésorerie mais ils ont atteint les limites de leurs capacités d’emprunt. Idem pour les boulangers. L’État n’a pas honoré ses dus qui s’élèvent à 250 millions de dinars.

 

Tout cela impose la mise en place de réformes structurelles urgentes, car la situation ne peut pas continuer sur cette lancée. Certaines problématiques doivent être résolues au plus vite, notamment celles liées aux réformes des entreprises publiques et à la compensation qui doit aller à ses bénéficiaires légitimes. Des réformes qui doivent se faire non-pas parce que le Fonds Monétaire International (FMI) le recommande mais parce que la réalité économique l’exige.

Depuis mars 2021, le FMI avait alerté les autorités tunisiennes sur la question. Dans le cadre d\’une mission, le FMI a révélé qu’une grande partie des entreprises publiques travaillent à perte et requièrent des transferts et des injections régulières de fonds, ce qui représente 7 à 8% du PIB annuel. Ces sociétés sont en plus lourdement endettées, les experts de la mission ayant estimé la dette à hauteur de 40% du PIB. Un rapport annexé à la Loi de finances 2022 sur les établissements publics illustre cet état de fait.

Idem pour le dossier de la compensation, dont tout le monde sait qu’elle profite à tous, riches et pauvres, Tunisiens et étrangers, ce qui est une aberration.

Or, début du mois de décembre 2022 et lors d’une rencontre avec sa cheffe du gouvernement, le chef de l’État a remis en question ces réformes essentielles pour le développement du pays et pour une sortie de crise.

Il a ainsi souligné son attachement au rôle social de l’État assurant qu’il n’était pas question de céder les établissements et les entreprises publics mais qu’il faudrait les assainir et éradiquer les causes ayant conduit à leur situation actuelle. Et d\’assurer que l’État, de par son rôle dans la réalisation de la justice sociale, n’arrêterait pas la compensation des produits de base, comme on le prétend de temps à autre. Le tout sachant que son gouvernement s’est engagé auprès de l’institution financière internationale à faire ces réformes afin de bénéficier de son soutien financier et celui de la majorité des bailleurs de fonds et des États amis.

 

La situation est grave. La guerre en Ukraine n’a pas arrangé les choses. La mise en place des réformes structurelles devient un impératif, pour sauver la Tunisie. L’État doit se désengager des secteurs concurrentiels afin de se focaliser sur les secteurs stratégiques où son intervention est nécessaire. Un choix douloureux mais dont dépend le salut de la Tunisie.

 

Imen NOUIRA

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