Une nouvelle fois, le régime attaque les médias et la liberté d’expression. Pour le président de la République, s’attaquer à l’État et ses symboles ne relève pas de la liberté d’expression, mais équivaut plutôt à porter atteinte à sa sécurité et son unité. Deux jours plus tôt, il a accusé les médias de propager les intox, les mettant dans le même sac que les réseaux sociaux. C’est une évidence, Kaïs Saïed n’a aucune idée de ce qu’est la liberté d’expression et de son rôle dans une démocratie et dans un pays.
Kaïs Saïed est ce président autoproclamé francophile, mais qui donne l’impression de ne jamais avoir parcouru un jour le Canard Enchaîné, Mediapart ou l’Obs, ni vu Le Petit journal de Yann Barthès ou les défunts Guignols. A-t-il lu Jean Daniel ou Françoise Giroud ? A-t-il assisté au moins à un spectacle de Coluche quand il était jeune ? Même pas visiblement.
À entendre son lexique et ses références, Kaïs Saïed ne connait rien aux symboles de la liberté d’expression de cette France dont il se dit amoureux.
On le savait déjà, mais s’il y avait un doute, le président tunisien l’a dissipé ce mardi 27 décembre en recevant sa cheffe du gouvernement Najla Bouden à qui il a dit que « s’attaquer à l’État et ses symboles ne relève pas de la liberté d’expression, mais équivaut plutôt à porter atteinte à sa sécurité et son unité ». C’était sa réponse aux hommes politiques et aux quelques médias qui critiquent encore ouvertement le despotisme de son régime.
Une réponse qui en dit long sur le bagage culturel de Kaïs Saïed vraisemblablement quasi inexistant en matière de médias, de critique politique, d’humour et de journalisme satirique.
Kaïs Saïed donne l’impression de n’avoir jamais voyagé en Occident et vu, dans les boutiques de souvenirs, des gadgets représentants rois et présidents ou des papier-toilette à l’effigie d’un Premier ministre.
Cela n’étonne qu’à moitié. Les références du président tunisien renvoient souvent à l’épopée arabo-islamique il y a des siècles plutôt qu’au siècle des Lumières ou au monde contemporain.
Pour lui, le président et l’État doivent être respectés et adulés ou, au moins, craints et évités.
Ceci était certainement valable il y a quelques décennies et ça l’est encore dans quelques pays arabes et islamiques, mais les Tunisiens vivent, en majorité, dans leur époque et ne sont pas prêts à abandonner cette liberté d’expression chèrement acquise depuis la révolution. Le culte du roi n’a plus sa place.
Depuis son accession à la tête de l’État en 2019, Kaïs Saïed n’a jamais accordé d’intérêt aux médias, ni de l’importance à la communication. Sa première et unique chargée de communication, Rachida Ennaïfer, doit son poste à un article laudateur paru sur le journal public La Presse. Depuis son départ de Carthage en octobre 2020 (moins d’un an après sa nomination), elle n’est toujours pas remplacée. En plus de trois ans d’exercice, on ne compte qu’une seule et unique interview du président et elle a été donnée à la télévision publique, cent jours après son élection.
Depuis, il fuit les médias tunisiens comme la peste et se suffit de quelques déclarations disparates. En marge du sommet de la Francophonie, en novembre dernier, il a tancé la première radio privée du pays, Mosaïque FM, s’en prenant à son journaliste Chaker Besbes et ce en raison de sa liberté de ton. Il met sciemment dans le même sac les médias professionnels qui font de la critique et de la satire et les réseaux sociaux qui propagent les intox et injurient autrui.
Le problème n’est pas dans l’ignorance de Kaïs Saïed de la communication politique et des créations artistiques et journalistiques, qu’elles soient satiriques ou critiques, le problème est que le président tunisien veut imposer sa vision anachronique et déficiente du monde à son peuple ou une partie du peuple, nettement plus cultivé que lui.
N’importe quel observateur politique le constaterait, le président tunisien n’est pas ouvert à son monde et à son époque, a très peu voyagé et semble méconnaitre la création littéraire, artistique et journalistique contemporaines.
Le 7 janvier 2015, un attentat horrible a frappé le journal satirique français Charlie Hebdo causant la mort de 17 personnes, majoritairement des journalistes et caricaturistes. Ce jour-là, la France et le monde se sont arrêtés pour défendre la liberté d’expression. François Hollande, à l’époque président, a organisé une grande marche pour défendre la liberté d’expression. Une marche à laquelle a assisté, au premier rang, feu Béji Caïd Essebsi, à l’époque président de la République tunisienne.
Pour les quelques rares personnes qui l’ignorent (dont probablement Kaïs Saïed), Charlie Hebdo est un journal qui épingle les personnages publics dans toutes ses pages à travers des articles et des caricatures satiriques, voire carrément dégradantes. Hommes politiques, prophètes, religieux, artistes, tout le monde passe à la trappe sans ménagement.
Charlie est loin d’être un cas unique, on dénombre des centaines d’autres titres de journaux satiriques en Occident. À la télé, il n’est pas une chaîne généraliste qui n’a pas une émission satirique pour épingler, quotidiennement, les personnages publics, notamment et surtout, politiques. Idem en littérature, avec des milliers de titres chaque année et idem au 4e Art, avec quotidiennement plusieurs spectacles s’en prenant aux « maîtres » du pays. Loin du monde créatif et artistique, les gadgets proposant des effigies moqueuses des personnages publics se vendent partout dans le monde occidental. Cela va des mugs aux marionnettes nues et jusqu’au papier-toilettes.
Si l’occident réserve autant de place et préserve autant la liberté d’expression et de création, c’est pour une raison toute simple, un pays et une démocratie se portent nettement mieux en démystifiant le roi, le maître, le président, le ministre, le chef, l’État.
Ces derniers sont au service du peuple et non l’inverse et, partant, ils n’ont plus à être craints et ménagés par le peuple.
Le crime de lèse-majesté n’existe plus dans le monde développé, et ce depuis des décennies car ce monde développé a fini par comprendre que le culte du chef est un poison nocif pour toute la société et pour le chef en premier. Il a compris que la liberté d’expression, y compris la liberté d’offenser, est comme cette soupape de la cocotte-minute et c’est pour cela qu’il a dépénalisé toutes les peines liées à cette liberté d’expression.
La liberté d’expression a un statut tellement élevé dans le monde occidental qu’elle a été gravée dans le marbre dans plusieurs pays et qu’elle a été inscrite dans la Charte universelle des Droits de l’Homme. L’article 19 de cette charte mentionne : « Tout individu a droit à la liberté d\’opinion et d\’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d\’expression que ce soit. »
Étouffer les voix discordantes, injurieuses et moqueuses est non seulement nocif pour un pays, mais cela ne sert à rien car, à terme, le peuple finit par exploser. C’était le cas en Tunisie le 14 janvier 2011. Au lendemain de la révolution, et pour tourner la page de décennies de dictature, le pays a pondu, dès 2011, le décret-loi 115 pour protéger la liberté d’expression qui a été, par la suite, inscrite dans la constitution de 2014. La Tunisie de l’après-2011 a cherché, avec succès, à mettre en conformité ses lois et sa constitution avec celles des pays développés.
Faute de culture suffisante en la matière, faute d’avoir voyagé, faute de vivre dans son monde et dans son époque, Kaïs Saïed cherche à pousser le pays à faire marche arrière. Il a commencé par le faire en pondant le décret 54-2022 liberticide (qui punit jusqu’à dix ans de prison les propos malveillants à l’encontre des fonctionnaires de l’État) et il continue à le faire en cherchant à imposer sa propre vision anachronique de ce qu’est la liberté d’expression.
Nizar Bahloul










