Vous avez aimé en 2022 les paroles du gouvernement qui niait l’existence de pénuries rejetant la faute sur une supposée frénésie de consommation. Vous avez adoré les interrogations philosophiques du président qui se demandait pourquoi les vaches produisaient du yaourt et non du lait demi-écrémé. Vous allez sans doute tomber en admiration devant les propos tenus hier à la Télévision nationale qui nous appelle à faire face à la pénurie de lait en évitant tout simplement d’en consommer à cause, nous dit-on, de ses méfaits pour notre santé.
La communication publique n’a jamais réellement brillé pour prendre soin du petit citoyen et le sensibiliser sur les grandes questions touchant son quotidien. Rationnaliser sa consommation d’eau en période de sécheresse, le sensibiliser sur le réchauffement climatique, l’inciter à bien manger pour éviter les maladies, privilégier les produits naturels, prendre soin de lui…
La Télévision nationale, muée en organe de propagation du régime, ne fait pas dans la dentelle. En pleines pénuries alimentaires, elle commente l’absence de certains produits de grande consommation en esquissant des commentaires appelant les citoyens à éviter d’en acheter « à cause de leurs méfaits pour la santé ». Parmi ces produits, le lait en briques, grande star des introuvables des rayons des supermarchés.
Alors que les Tunisiens se retrouvent à soudoyer les petits épiciers pour s’approvisionner en lait sous le comptoir, à faire la queue par dizaines devant les grandes-surfaces pour boire leur petit café au lait et à chercher des alternatives au chocolat au lait de leurs enfants le matin, on leur explique qu’ils ne devraient pas se donner autant de peine.
À l’heure où les scientifiques répètent depuis des années que le lait de vache peut être mal digéré pour une partie de la population mondiale, la TV nationale emprunte l’idée principale de ce constat sans s’y attarder davantage. Elle n’explique en rien les méfaits de la consommation du lait pour les personnes intolérantes au lactose, ou sujettes aux allergies, elle n’invite aucun scientifique pour évoquer les nutriments bénéfiques qu’il offre, ni de spécialistes pour présenter aux Tunisiens les alternatives au calcium du lait de vache. L’idée derrière ce commentaire n’est en effet pas d’informer le Tunisien sur ce qui est, ou non, bon pour lui. L’idée est tout simplement de dédouaner un gouvernement incapable de fournir le lait en quantités suffisantes aux Tunisiens.
En l’absence de solution, d’abord le déni, ensuite la propagande. À condition, évidemment, de considérer tous les Tunisiens comme des idiots et de les prendre réellement pour des cons, excusez l’expression. Mais, pour être efficace, une propagande intelligente ne doit pas être grossière. Ceci est le b.a.-ba du manuel du petit propagandiste en herbe.
Arthur Schopenhauer disait que la médiocrité naturelle de l’espèce humaine fait que la vérité objective ne conduit pas nécessairement à la validité de celle-ci au plan de l’approbation des auditeurs. En termes plus simples, il ne suffit pas d’avoir raison pour avoir raison. Il faut arriver à convaincre son auditoire, peu importe la grossièreté de l’affirmation que l’on soutient. Leur faire croire que leur santé est une priorité pour nous alors que tout ce que nous essayons de faire c’est de masquer notre incompétence à gérer le pays à la tête duquel ils nous ont élus.
En décembre dernier, en visite dans une usine de production de lait, Kaïs Saïed avait affirmé que « la pénurie résultait de la spéculation et que la seule façon de lutter contre ce phénomène n\’était autre que de produire plus ». Lors de cette visite, il avait prononcé l’une de ses phrases cultes, qui restera à jamais marquée dans l’histoire contemporaine de la Tunisie. On l’entendait s’interroger sur l’existence de « vaches qui donnent du lait et d\’autres qui donnent des yaourts ? Le lait, c\’est du lait ! Pourquoi le fromage et le beurre sont disponibles ? Y-a-t-il des vaches qui donnent du lait écrémé et d\’autres qui donnent du lait demi-écrémé ? ».
Le chef de l’État avait affirmé que les enfants ne devaient pas rester sans lait avant de changer, visiblement, d’avis et de soutenir – via la TV nationale – que les Tunisiens devraient tout compte fait apprendre à s’en passer.
Quels autres produits seront bientôt concernés par cette propagande ? Les autorités se mettront-elles à vanter les mérites du jeûne-intermittent pour nous pousser à consommer moins de pâtes ? A devenir vegan pour oublier œufs, beurre et viande ? A faire attention à notre consommation de caféine en arrêtant le café ? Et à faire une détox en sucre ? Tous les produits que je viens de vous citer sont, depuis des mois, introuvables sur le marché. Mais, ne vous inquiétez pas, il ne s’agit pas de pénurie, ces produits ont été retirés pour votre bien…










