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Tunisie – La chasse aux sorcières encore et encore


Il y a douze ans, juste après la révolution, la Tunisie vivait au rythme des arrestations abusives et des poursuites contre les hommes d’affaires et les personnalités politiques de l’ancien régime de Ben Ali. Bis repetita en 2023. La rue tunisienne applaudit sans se soucier des principes fondamentaux de la justice, à savoir son indépendance et la présomption d’innocence.

 

La justice tunisienne de 2023 n’est pas indépendante. Ce n’est pas l’opposition ou les médias qui le disent, ce sont les magistrats eux-mêmes. Difficile d’ailleurs de croire en une quelconque justice sous un régime qui a accaparé les pleins pouvoirs en mettant un blindé de l’armée devant l’assemblée, s’est assis sur la constitution et déclare fièrement que les procédures n’ont pas à être respectées.

Sur le plan économique, c’est le marasme total. La notation souveraine de la Tunisie a été déclassée à plusieurs reprises par les agences de notation et le pays est désormais considéré comme spéculatif. Il y a là une incidence directe sur l’économie avec un chômage en hausse, une inflation à deux chiffres (plus de 30% pour certains produits alimentaires) et des pénuries ou presque de plusieurs denrées (lait, beurre, médicaments, café, sucre, pâtes…).

Pour renflouer les caisses, le président de la République a créé une commission de conciliation pénale chargée de récupérer l’argent spolié par les hommes d’affaires et les hommes politiques sulfureux. Son objectif initial déclaré est de récupérer quelque 13,5 milliards de dinars. À deux mois de la fin de son second mandat, cette commission n’a rien ramené ou presque.

Pressé par le temps et par la situation désastreuse, Kaïs Saïed s’est rendu, la semaine dernière, au siège de la commission et a menacé ouvertement les hypothétiques corrompus : ils doivent signer les chèques et rembourser l’argent qu’ils ont auraient détourné. Le président est également excédé par les procédures judiciaires longues et complexes, les expertises et les contre-expertises. Par cette commission, il entend faire une justice parallèle, juste pour récupérer des montants dont personne ne sait comment ils sont fixés.

Concomitamment, plusieurs chefs d’entreprises et anciens ministres sont arrêtés ou poursuivis.

Mardi 12 septembre, on apprend la diffusion d’un mandat d’amener visant une douzaine de personnes dont l’ancien chef du gouvernement Youssef Chahed, l’ancienne cheffe de cabinet présidentiel, Nadia Akacha et la journaliste Chahrazed Akacha.

 

Sur les réseaux sociaux tunisiens, et dans la rue, plusieurs s’emballent. Ils applaudissent et saluent la politique du chef de l’État de poursuivre, enfin, les sulfureux de tous bords.

Ils oublient les pénuries et l’inflation et célèbrent cette nouvelle chasse aux sorcières. La même qu’ils ont vécue après la révolution de 2011 quand des dizaines de figures de l’ancien régime ont été jetées en prison injustement. Comme après 2011, on cite des montants fantasmagoriques (qui dépassent parfois le PIB du pays), on lynche les chefs d’entreprise les plus en vue et ceux en difficulté financière comme de simples voleurs de deniers publics. On se réjouit de l’arrestation de X et on se gargarise des poursuites internationales lancées contre Y. On se moque éperdument de la violation des procédures judiciaires, du fait que les magistrats sont aux ordres et que les dossiers soient totalement vides. « La plèbe », comme les a nommés le célèbre philosophe tunisien Mezri Haddad. « Les mangeurs de foin », comme ils sont surnommés aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

Après la révolution de 2011, ceux qui faisaient la chasse aux sorcières, sans s’embarrasser de la justice et de la justesse de leurs propos, étaient les CPR de Moncef Marzouki, les islamistes d’Ennahdha et plusieurs ONG financées par les Américains, à leur tête I Watch (filiale de Transparency international). Pendant des années, ils ont instrumentalisé la justice et l’opinion publique pour faire croire que le pays est riche, mais qu’il est volé par les corrompus. « Il suffit juste de récupérer l’argent volé pour que tout aille pour le mieux », répétaient à l’envi Moncef Marzouki et ses amis islamistes.

En 2023, Kaïs Saïed répète exactement le même disque et il a exactement le même retour, on prend ce qu’il dit pour une vérité absolue. Peu importe la vérité et le processus judiciaire complexe, on entend que ce qu’on veut entendre.

 

Cette chasse aux sorcières 2.0 plaît à une certaine frange aigrie de Tunisiens et accroit visiblement la popularité du président. Sauf qu’elle ne sert aucunement le pays. Il y a une manipulation flagrante de l’opinion dont on cherche à dévier le regard des vrais problèmes et de leurs sources. L’État vit au-dessus de ses moyens et ce n’est pas l’argent spolié qui va le faire sortir de sa crise.

S’agissant des récentes arrestations et de poursuites d’hommes d’affaires, les avocats plaident « non coupable » et crient à la manipulation politique et judiciaire. Plusieurs dossiers seraient vides.

S’agissant du mandat d’amener international, il fait rire tous ceux qui ont une idée, même approximative, du fonctionnement des procédures. « Depuis le 25 juillet, il mutiplie les mandats d’amener et il ne cesse, à chaque fois, de recevoir des gifles. Il n’en a pas assez ! Même Interpol ne le considère pas », ironise Chahrazed Akacha qui assimile les mandats d’amener à du papier-toilette ou des mouchoirs en papier. « Savez-vous que Belhassen Trabelsi fait l’objet de 43 mandats d’amener internationaux », rappelle à juste titre le journaliste et directeur de Tunisie Telegraph, Jamel Arfaoui.

M. Trabelsi, fait partie des hommes d’affaires les plus controversés de l’ancien régime vu qu’il était le beau-frère de l’ancien président Ben Ali et vu ses multiples affaires. Après le Canada, il est allé se réfugier en France. Non seulement, il n’a jamais été extradé, mais la justice française a officiellement décidé de le laisser tranquille considérant, à raison, que son affaire est avant tout politique. Idem pour l’homme d’affaire sulfureux Slim Riahi aujourd’hui exilé aux Émirats. Il y a bel et bien eu un mandat d’amener à son encontre, mais il n’a jamais pu être exécuté parce que la justice grecque (où il a été arrêté une fois) puis la justice émiratie ont considéré que son affaire est politique.

Il y a également le cas de l’ancien président Moncef Marzouki condamné par contumace à quatre ans de prison ferme, pour une déclaration politique, mais qui n’a pas et ne sera jamais extradé.

 

Qu’en est-il des douze mandats d’amener lancés hier ? Très vraisemblablement, ils vont connaitre le même sort que ceux de MM. Trabelsi et Riahi. On les accuse de complot contre l’État alors qu’ils sont de simples opposants politiques. Youssef Chahed, en sa qualité d’ancien chef du gouvernement, ne fait même plus de politique et est parti aux Etats-Unis pour enseigner à Harvard. Idem pour la journaliste Chahrazed Akacha connue pour être une opposante farouche du régime putschiste.

Pourquoi il y a impossibilité d’extradition de toutes ces personnalités politiques ? Pour une raison toute simple, l’article 3 du statut d’Interpol qui mentionne clairement (en rouge) : « « Toute activité ou intervention dans des questions ou affaires présentant un caractère politique, militaire, religieux ou racial est rigoureusement interdite à l’Organisation. »

Cette basique règle connue par les juristes du monde entier n’est certainement pas méconnue par Kaïs Saïed, lui-même issu de la faculté de Droit.

Sauf qu’elle est méconnue par une large frange de la population qui croit tout ce que lui dit le pouvoir. Surfant sur l’analphabétisme judiciaire de la population, Kaïs Saïed lui laisse donc entendre qu’il fait tout ce qui est en son pouvoir pour redresser la situation économique désastreuse en poursuivant les corrompus là où ils sont. Un calmant pour gagner du temps.

Le problème n’est pas dans la manipulation grotesque du président, identique à celle de son prédécesseur Marzouki, le problème est que le stratagème marche à merveille et reçoit approbation et applaudissements.

 

Raouf Ben Hédi

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