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Sortir des débats stériles

 

Par Mohamed Salah Ben Ammar*

 

Dans les années 1930 à Sfax, l’école coranique dirigée par Haj Khlifa jouissait d’une excellente réputation pour son sérieux et son dévouement envers ses élèves.

Haj Khlifa, homme compétent et profondément attaché à l’éducation des enfants, regrettait cependant de ne pouvoir leur dispenser qu’un enseignement en arabe. Remarquant le vif esprit et les aptitudes remarquables de ses élèves âgés de 6 et 7 ans, il prit la décision de leur faire apprendre le français. Il fait alors appel à son ami Si Ali Rekik, interprète au contrôle civil de Sfax, pour leur dispenser bénévolement des cours de français. 

Parmi ces élèves se trouvait un jeune Abderrahmane Kamoun, qui obtint son certificat d’études et intégra ensuite le lycée où, en 1940, il devint l’unique musulman parmi des dizaines de candidats français et juifs à décrocher son baccalauréat.

La région de Sfax, qui se distingue depuis de nombreuses décennies par la réussite exceptionnelle de sa jeunesse, qui annuellement intègrent les meilleures grandes écoles et les facultés les plus prestigieuses du monde, est un véritable vivier de talents qui rayonnent dans le monde entier.

 

Pourquoi la Tunisie qui était devenue un protectorat français en mai 1881 a longtemps été comme l’avait écrit un jour Rudyard Kipling « L’Orient est l’Orient et l’Occident est l’Occident, et les deux ne se rencontreront jamais. »

De fait, longtemps avant la colonisation française, le Maghreb était déjà le théâtre d’une confrontation intellectuelle entre deux courants majeurs : ceux qui puisaient leur inspiration dans le monde occidental et ceux qui se tournaient vers l’Orient. Une richesse. Cette division ancienne entre conservateurs attachés aux traditions et progressistes aspirant à l’ouverture vers de nouvelles idées a marqué l’histoire de notre pays et continue d’influencer son présent.

 

Les deux courants de pensée

Les partisans de l’arabisation, ancrés dans la religion et la culture arabo-musulmane, prônent un retour aux sources et présentent cette attitude comme une résistance à l’influence occidentale, oubliant que l’immense majorité des citoyens ne maîtrise pas l’arabe littéraire. En face, les occidentalisés, fascinés par les progrès scientifiques et techniques de l’Occident, aspirent à une modernisation de la société et à une adoption de ses valeurs, de la même façon la maîtrise des langues étrangères n’est pas également répartie dans le pays. Comment se comprendre si on ne parle pas la même langue ? Cela ne peut que générer un rapport de dominés-dominants. Cette question symbolique de la maîtrise de la langue est le reflet d’un choix éducatif, d’un mode de vie. Le mépris du tunisien, dialectique, choix schizophrénique, résume tout.

La colonisation française a joué un grand rôle en imposant sa langue dans une élite éduquée. Les populations locales ont été confrontées à un choix difficile : s’assimiler à la culture française ou rejeter l’occupant et se replier sur leur identité traditionnelle. Résister à la modernité est devenu synonyme de résistance à l’occupant. 

 

Éviter de parler le franco-tunisien est un choix idéologique !

Après l’indépendance, la Tunisie de Bourguiba a lutté pour essayer d’affirmer une empreinte originale dans la région. Les dirigeants de l’époque ont rejeté cette logique simpliste. Bourguiba en particulier et l’immense majorité des dirigeants maîtrisent aussi bien l’arabe que le français.

Pour certains les indépendances devaient signifier un rejet total et définitif de tout ce qui pouvait rappeler la France. Un rejet bien commode de ce qui a été qualifié de culture des élites et des collaborateurs avec l’occupant. 

Pour d’autres, la question de l’héritage colonial et de la place de l’Occident dans la société tunisienne ne pouvait pas se résumer à une dichotomie simpliste. A ce jour, ces clivages entre les différents courants de pensées nous enferment dans des débats sans fin, alimentant ainsi des tensions sociales et politiques. 

 

Indéniablement la colonisation a transformé en profondeur le monde, chez les colonisés mais aussi les colonisateurs. 

Au Maghreb ou au Moyen-Orient le mouvement décolonial a pris plusieurs formes. Panarabistes puis islamistes ont surfé sur cette volonté (nécessité ou illusion) de se défaire de ces chaînes culturelles, économiques et parfois religieuses de l’oppresseur. Dans notre région l’offre s’est souvent résumée à changer d’oppresseur, il faut le reconnaître. 

Les déceptions se sont succédé, venant du Nord ou de l’Est. L’Occident a souvent fait de ses « valeurs humanistes » une variable d’ajustement en fonction de ses intérêts économiques essentiellement et la cause palestinienne en est l’illustration la plus récente et en Orient on ne compte plus les guerres civiles et les coups d’État menés au nom d’idéologies répressives. Les peuples de la région vivent encore dans des situations ubuesques, où au nom d’interprétations tendancieuses de certains aspects de la religion certains préceptes ont été sacralisés alors que d’autres discrètement oubliés. On peut affirmer sans risque que la défense d’une vision patriarcale machiste de la société était centrale dans ce qui était présenté comme une défense de l’authenticité et au nom d’un rejet de l’oppression coloniale. 

Le monde avançait et notre mal-être post-colonial, nous maintenait dans des dialectiques parfois surréalistes où les droits de l’Homme, la démocratie, la justice sociale et tant d’autres principes fondateurs des sociétés modernes étaient remis en question.

 

Les apparences sont trompeuses. Dans ce monde globalisé, les luttes idéologiques sont plus que jamais d’actualité. Face à l’influence croissante de l’Occident, il est important pour les Maghrébins que nous sommes de développer une vision claire et cohérente de leur place dans le monde. De devenir producteur de connaissances. Cela implique de s’élever au-dessus des antagonismes stériles et de construire des relations constructives avec tous, tout en défendant ses propres valeurs et en œuvrant pour la paix et la justice.

Le défi pour les sociétés maghrébines aujourd’hui est de trouver un équilibre entre les héritages occidental et oriental. Il s’agit de dépasser nos démons et d’être capables de s’approprier les acquis de la modernité tout en préservant nos valeurs culturelles et religieuses. Cela passe par l’acceptation que nos sociétés sont des patchworks d’identités qui s’enrichissent mutuellement. Nos identités ne se décrètent pas à l’échelle d’une société, chacun se définit comme il le veut et a le droit de changer d’avis. Les idéologies répressives n’ont jamais admis ces perpétuels mouvements des sociétés.

 

L’anecdote de Haj Khlifa à Sfax illustre à quel point parfois un pas de côté peut faire du bien à la société. Notre identité tunisienne est un puzzle, une histoire de confrontations culturelles et de métissages. La construction d’un avenir stable et prospère passe par le rejet des interprétations simplistes du passé, des dogmes souvent faux par ailleurs, par la reconnaissance de nos différences d’opinions, de choix de vie, par la recherche d’une synthèse harmonieuse entre les différentes composantes de notre société. C’est la voie du progrès l’inverse ne fera que nous diviser et nous maintenir dans ce marasme post-colonial qui nous a fait tant de mal.

 

* médecin et ancien ministre de la Santé

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