Par Ghazi Ben Ahmed
Dans l’histoire de la philosophie, peu de phrases ont autant marqué les esprits que le “Cogito ergo sum” – “Je pense, donc je suis” – de René Descartes. Formulé dans ses Méditations métaphysiques en 1641, ce principe sert de fondement à sa quête de certitude absolue face au doute radical. Pourtant, une ombre plane sur cette innovation cartésienne : n’aurait-elle pas été “empruntée” à Saint Augustin, le grand penseur carthaginois du IVe siècle ? Augustin, dans La Cité de Dieu (De Civitate Dei), avait déjà énoncé un argument similaire avec “Si fallor, sum” – “Si je me trompe, j’existe”. Cette ressemblance n’est pas fortuite. Éduqué chez les Jésuites, Descartes connaissait inévitablement les écrits d’Augustin, mais il omit de le citer, soulevant des soupçons de plagiat intellectuel. Explorons cette controverse, en soulignant comment Augustin, pur produit de Carthage, anticipe Descartes de plus de douze siècles.
Saint Augustin, né en 354 à Thagaste (aujourd’hui Souk Ahras, en Algérie moderne), est intrinsèquement carthaginois. Comme nous l’avons vu dans des analyses historiques, Carthage, reconstruite par les Romains après sa destruction en 146 av. J.-C., était le cœur culturel et intellectuel de l’Afrique romaine. Augustin y étudia la rhétorique, y vécut une vie tumultueuse, et y puisa son identité punique – il se disait lui-même “Punicus”, fier de ses racines phéniciennes, berbères et latines. Sa mère, Monique, parlait punique, et Augustin maîtrisait cette langue sémite pour interpréter la Bible. Dans La Cité de Dieu, écrite entre 413 et 426 pour défendre le christianisme face aux accusations païennes après le sac de Rome, Augustin développe son “Si fallor, sum” au Livre XI, Chapitre 26. Répondant aux sceptiques académiciens qui doutaient de toute connaissance, il affirme : “Si enim fallor, sum. Nam qui non est, utique nec falli potest; ac per hoc sum, si fallor.”
Traduction : “Car si je me trompe, j’existe. En effet, celui qui n’existe pas ne peut pas non plus se tromper ; et par conséquent, si je me trompe, j’existe.” Cette idée n’est pas isolée ; Augustin la répète dans d’autres œuvres comme De Trinitate et Contra Academicos, où le doute ou l’erreur prouve l’existence du sujet pensant. Pour Augustin, ce n’est pas seulement une certitude épistémologique, mais une voie vers Dieu : l’erreur révèle une âme vivante, aimante et connaissante, reflet de la Trinité divine.
René Descartes (1596-1650), philosophe français, grandit dans un contexte imprégné d’Augustin. Éduqué au collège jésuite de La Flèche de 1606 à 1614, il fut exposé aux Pères de l’Église, dont Augustin était une figure centrale. Les Jésuites, influencés par la scolastique augustinienne, intégraient La Cité de Dieu dans leurs curricula. Descartes admettra plus tard, dans une lettre à Marin Mersenne en 1640, avoir lu l’œuvre d’Augustin et connaître le passage en question : “Je suis obligé de vous remercier d’avoir porté à ma connaissance le passage de saint Augustin auquel mon Cogito ergo sum a quelque rapport.” Pourtant, il minimise la similarité, arguant que son Cogito est unique car il fonde toute sa métaphysique, excluant le doute sur l’existence du “je” pensant. Mais les parallèles sont frappants : comme Augustin, Descartes répond au scepticisme radical (inspiré des Académiciens et des pyrrhoniens). Augustin dit que même trompé, on existe ; Descartes affirme que même si un génie malin nous abuse, la pensée prouve l’existence. Les deux utilisent le doute pour atteindre une certitude indubitable. La différence ? Augustin ancre cela dans une quête théologique, tandis que Descartes le sécularise pour une philosophie moderne.
L’accusation de plagiat repose sur cette connaissance avérée et l’absence de citation. Descartes, dans ses Méditations, présente le Cogito comme une découverte originale, sans mentionner Augustin – un oubli suspect dans une ère où les références aux Anciens étaient courantes. Des philosophes comme Roy Sorensen ou des études comparatives soulignent que Descartes “emprunte” sans crédit, transformant l’argument augustinien en pilier de sa méthode. N’est-ce pas du plagiat intellectuel ? À l’époque, les normes de citation étaient moins strictes, mais Descartes, conscient de l’antériorité, choisit l’omission. Certains défendent qu’il s’agit d’une influence légitime, pas d’une copie verbatim – Augustin dit “si je me trompe”, Descartes “je pense” – mais la structure logique est identique : l’acte mental (erreur ou pensée) implique l’existence. De plus, Augustin l’exprime sept fois dans ses œuvres, rendant improbable l’ignorance de Descartes.
En fin de compte, ce “plagiat” révèle la dette de la modernité envers l’Antiquité chrétienne. Augustin, le Carthaginois, n’est pas qu’un précurseur ; il est la source oubliée d’une révolution philosophique. Descartes, en “réinventant” le Cogito, propulse l’individualisme moderne, mais au prix d’une amnésie historique. Ignorer cette filiation, c’est mutiler l’histoire de la pensée : les empires intellectuels passent, mais les idées persistent – et Augustin en est la preuve vivante.











6 commentaires
jamel.tazarki
Oui, saint Augustin se trompait en croyant que la religion pouvait neutraliser nos gènes de corruption et de vol.
Le vol est interdit par la loi judiciaire, mais aussi par la raison : « Quel voleur voudrait être volé à son tour ? » Et pourtant, beaucoup de gens commettent des vols sans aucune nécessité matérielle ou nutritionnelle. Je prends un exemple dans les Confessions du Carthaginois saint Augustin : « Eh bien, moi, j’ai voulu faire un vol sans y être acculé par la nécessité, mais par absence et dégoût du sentiment de justice et un excès d’injustice. J’ai même volé ce que j’avais déjà en abondance et de meilleure qualité. Je ne voulais pas jouir de ce que je désirais par le vol, mais du vol lui-même, de la faute. Près de notre vigne, il y avait un poirier chargé de fruits ni très beaux ni très savoureux. Nous, jeunes voyous, nous sommes enfoncés dans la nuit pour secouer l’arbre et faire tomber les fruits. »
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– Je suppose que saint Augustin n’était pas victime de « l’absence du sentiment de justice » comme il le prétendait dans ses Confessions, mais plutôt de ses gènes primitifs de cueilleur et de chasseur (entre autres de femmes qu’il « consommait » en très grand nombre, je cite saint Augustin : « une envie brutale s’emparait de ma faible jeunesse, [. . .] j’étais ballotté et dispersé, liquéfié, échauffé par le sexe « ).
– Ce que je pense:
– Tous les êtres humains sont sans exception corruptibles (y compris ceux qui combattent la corruption et prétendent ne pas l’être), si l’environnement socio-économique, administratif, juridique et politique le permet (c’est-à-dire s’il est corrompu). Nier cette vérité est complètement absurde !
– La corruption est inscrite dans les gènes de tous les êtres vivants, animaux et humains, et elle s’exprime en particulier dans les milieux où la justice et la police sont corrompus.
– La Tunisie a besoin de ses hommes d’affaires, même de ceux qui ont été corrompus par la faute de notre environnement politique, administratif et juridique corrompu, et qui l’est encore.
– Le problème de la Tunisie n’est pas la corruption que chacun de nous porte en lui, mais le fait que beaucoup (et non pas tous) de nos corrompus se sont enrichis sans rien faire de constructif pour la Tunisie, voire en détruisant son tissu socio-économique et écologique.
– Je donne un exemple de corruption constructive: l’ex-président de la Bavière, Franz Josef Strauss, était un homme politique corrompu (selon des articles de journaux allemands), mais il était extrêmement compétent et de loin le plus intelligent de tous les politiciens allemands. Aucun autre politicien n’a servi l’Allemagne comme lui.
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– Je préfère avoir des politiciens un peu corrompus qui nous mènent vers un avenir meilleur à la Franz Josef Strauss que des politiciens honnêtes qui ne savent pas quoi faire pour conduire notre pays vers des jours meilleurs.
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– Certes, l’idéal serait d’avoir des politiciens intelligents et intègres, mais Saint Augustin se trompait en pensant que la religion pouvait neutraliser nos gènes de corruption.
– Il faut plutôt corriger l’environnement socio-économique, administratif, juridique et politique (CSM dont les membres sont élus, Cour constitutionnelle, séparation des pouvoirs, etc.) plutôt que de vouloir faire du Tunisien un être parfait. Ce qui est d’ailleurs une mission impossible !
C’est cet environnement qui est responsable de la misère socio-économique et éthique de la Tunisie.
C’est notre loi électorale qu’il faudrait améliorer, et non pas les candidats aux élections, par des emprisonnements abusifs et non justifiés de 30 ans et plus dès la première sentence. Ce sont les déformations des lois, comme celles de la dernière élection présidentielle, qu’il faudrait éviter.
L’être humain est imparfait par nature, et sa perfectibilité ne pourrait se réaliser que par une perfectibilité intelligente de l’environnement socio-économique, administratif, juridique et politique. Je dis bien « intelligente », et non pas par des emprisonnements abusifs de durées allant jusqu’à 30 ans.
– L’idée que la perfectibilité de l’être humain pourrait se réaliser par des emprisonnements abusifs ou par la religion à la manière du Saint-Augustin est absurde, voire contre-productive.
Il est temps de mener des procès justes, équitables et transparents pour tous les détenus politiques et toutes les victimes du manque de liberté d’expression.
– L’emprisonnement de cinq ans de la tiktokeuse Choumoukh est-il vraiment nécessaire pour améliorer ses valeurs éthiques et sociales, ou ne sert-il qu’à ruiner la vie de cette jeune femme de 23 ans, victime d’une société presque entièrement vulgaire ? Cette jeune femme est en pleine période d’orientation sociale et éthique. Il faudrait lui expliquer que la vie légère qu’elle menait sur Internet est un grand danger non seulement pour les jeunes, mais aussi pour elle-même. Il faudrait plutôt améliorer ses compétences médiatiques.
– De même, les années d’emprisonnement de Madame Sonia Dahmani pour une critique anodine sont injustifiées.
– De même, M. Zammel et Mme Siwar Bargaoui sont victimes d’une loi électorale en contradiction avec le contexte et la mentalité des Tunisiens qui refusent de signer des parrainages par pure prudence. Des années d’emprisonnement pour M. Zammel et Mme Siwar Bargaoui sont une grande injustice et de la folie.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
C’est dans l’intensité, la régularité et le renouvellement du débat socio-politique et économique que se forge le gouvernement du peuple. La bonne santé de notre future démocratie tunisienne se mesure à la force de ses contre-pouvoirs. Voilà pourquoi l’indépendance des médias, de la justice, l’activité syndicale et la qualité du débat parlementaire concernent tous les Tunisiens.
jamel.tazarki
@Mr. Ghazi Ben Ahmed,
Il y a une ressemblance extrêmement superficielle entre « Si je me trompe, j’existe » et « Je pense, donc je suis » afin de parler de plagiat.
– Plus de 1200 ans séparent Saint-Augustin et Descartes, dans des contextes différents. Et ainsi les mêmes mots peuvent refléter des pensées différentes.
Descartes est le premier à en avoir tiré les conséquences, en élaborant tout un système physique et métaphysique, alors que Saint Augustin a simplement émis une affirmation sans aucune réflexion profonde.
Bonne journée.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
PS: Le calcul différentiel a été développé indépendamment par deux mathématiciens :
Isaac Newton (physicien anglais) et Gottfried Wilhelm Leibniz (mathématicien allemand). Ils ont apporté des contributions majeures à ce domaine à la fin du XVIIe siècle, ce qui a donné lieu à une polémique sur la paternité de la découverte.
– Isaac Newton a développé son propre calcul, qu’il a appelé « fluxions », en se basant sur ses travaux en physique pour modéliser le mouvement.
– Gottfried Wilhelm Leibniz a développé le calcul différentiel en introduisant des concepts tels que les notations dx et dy pour les différences infiniment petites et a défini le terme « dérivée ».
Ce qui compte le plus, c’est que leurs travaux ont jeté les bases du calcul moderne, même si les concepts ont été formalisés de manière plus rigoureuse au XIXe siècle. En revanche, de nos jours la question du plagiat du calcul différentiel n’intéresse absolument pas.
Ghazi BEN-AHMED
Entièrement d’accord avec vous, le cartésianisme s’inscrit dans une chaîne intellectuelle vaste, marquée aussi par Avicenne, Al-Ghazali et Averroès. Mon article ne vise pas à nier cette filiation islamique, mais à souligner que, dans la formulation même du cogito, Descartes reprend presque mot pour mot l’intuition augustinienne du « Si fallor, sum » sans la citer.
Il a certes hérité d’une méthode nourrie de la tradition arabo-médiévale, mais il a reformulé une certitude augustinienne dans un cadre rationnel et sécularisé. Mon article porte donc sur ce silence, non sur l’oubli du rôle majeur de la philosophie islamique.
Sans doute, mais...
« Le cartésianisme est un augustinisme avicennisant passé au crible du scepticisme ghazalien et restructuré par la démonstration averroïste. »
Sans al-Ghazali, Ibn Sina et Ibn Ruchd, le doute cartésien n’aurait pas eu cette forme radicale.
Le cogito et la méthode cartésienne ne sont pas nés ex nihilo.
Encore moins de la seule lignée Augustinienne.
Ces idées s’inscrivent SURTOUT dans une longue chaîne transmise par la philosophie ISLAMIQUE médiévale via traductions latines du XIIs andalou ET dont ceS TROIS TITANS en sont les maillons ESSENTIELS pour rappel…
Descartes ne les cite jamais.
Il n’empêche qu’il est établi académiquement que la SRRUCTURE de son doute et de sa certitude est ISLAMIQUE en son noyau…
Un NOYAU MATRICIEL COMPLET forgé entre Bagdad, Boukhara et Cordoue… bien plus significativement que Carthage.
L’influence du trio islamique et des villes respectives est CLAIREMENT plus structurante sur la forme, la méthode et la radicalité du cartésianisme…au regard du duo « Augustin/Carthage » pour rappel légitime, nécessaire et salutaire au courant psychorigide des éternels complexés colonisés mentaux fétichistes exclusivistes désorienteurs de la question .
Gare enfin, en effet, aux « amnésies historiques » toujours aussi orientées à longueur d’article n’est ce pas… 😉
Après tout, oui : nul « doute » que « les empires intellectuels passent, mais les idées persistent – et AL GHAZALI, IBN RUSHD avec IBN SINA en sont AUSSI « les preuves vivantes » 😉
René Descartes a-t-il aussi plagié Alghazali, surtout, pour son célèbre “Cogito Ergo Sum” ?
Du « Munqidh » Ghazalien aux « Méditations » et autres « Discours » cartésiens, il n y a pas qu’un « doute ».
« Je suis, et je le sais » 😉
Il y a oubli et oubli...
Eusse- t-il alors été plus logique, plus raisonnable, plus « cartésien » de produire un auguste prime article sur ce type d’oubli/plagiat concernant le « je suis et je le sais » d’Alghazali, « l’Homme volant » d’Ibn Sina et autre « Demostratio » en 4 règles d’Ibn Rushd autrement plus clairs, significatifs et lourds dans la balance que les superficielles ressemblances des “Si fallor, sum”Augustiniens…
Sans « doute » alors, un prochain même article peut être, autrement plus pertinent et aussi détaillé sur cet aspect par vos « Augustes » soins… 😉
Une occasion de plus et un biaisant oubli sélectif de moins quelque peu moins occultants mais toujours plus éclairants du « Mishkat al anwar » de tout un chacun lecteur/lectrice et de faire oeuvre de « Munqidh » Ghazi(lien;) toute proportion gardée n est ce pas ;)…