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Un pouvoir sans élite, une élite sans pouvoir

Par Nizar Bahloul

Le régime de Kaïs Saïed se distingue par une constance rare : celle d’abaisser chaque semaine un peu plus le niveau du débat public. Quand on pense avoir atteint le fond, il prouve qu’il existe toujours un sous-sol.

Prenons en exemple les activités de la semaine dernière. On a eu droit à un député qui se croit plus intelligent que René Descartes, une députée des plus kitsch qui injurie tous ceux qui ne sont pas dans le camp présidentiel, une autre députée zélée  du régime qui s’en prend à sa collègue, encore plus zélée qu’elle, et un président du Parlement qui considère comme un exploit le fait que la cheffe du gouvernement prononce un discours de 92 minutes. Le parlement de 2019 ressemblait à une arène de tauromachie ; celui-ci, quasi-totalement acquis au pouvoir exécutif, ressemble indéniablement à une sqifa de hammam.

Oublions le Parlement et allons à la présidence de la République. Le niveau n’y est pas franchement supérieur. Samedi 8 novembre, le chef de l’État nous présente un ingénieur comme étant celui qui devrait sauver Gabès de sa pollution. Sauf que le bonhomme est un illustre inconnu : aucune publication scientifique, aucun article journalistique, aucune trace dans une entreprise notable. Ni Google, ni les logiciels d’IA, ni même l’Ordre des ingénieurs ne le recensent. Les rares témoignages (de Gabès) recueillis sur les réseaux l’ont achevé : tout, sauf providentiel.

Le lendemain, dimanche 9 novembre, Kaïs Saïed s’est rendu une nouvelle fois au siège du Conseil supérieur de l’Éducation — la troisième fois en quelques semaines. Dans une sorte de jardin de mauvais goût, il a planté un olivier au milieu d’un gazon artificiel. C’est quoi le message de planter un arbre au milieu du béton ?

L’absurde symbole

Ce qui transparaît de l’actualité de la semaine dernière reflète le niveau du régime et de ses défenseurs.

Un président soucieux de son peuple serait allé à Gabès pour calmer la colère des riverains, sortis par dizaines de milliers il y a quelques jours à peine. En y plantant un olivier, en face du Groupe chimique, il aurait envoyé un excellent signal pour l’environnement, l’écologie et le bien-être collectif. Il aurait calmé la population et insufflé un peu d’espoir.

Mais planter un olivier dans une villa au Belvédère, au milieu d’un gazon artificiel ceint de béton, c’est l’image même de la politique de façade : un décor sans sens, sans contact avec la réalité, sans symbolique crédible.

Le vide au sommet

Comment expliquer à Kaïs Saïed que son ingénieur ne saurait résoudre un problème vieux de plusieurs décennies ? Que si cet homme avait une quelconque solution, il l’aurait déjà proposée dans une revue scientifique, dans les médias ou même sur Facebook ? Comment lui rappeler que l’actualité exige qu’il se dirige vers Gabès pour accomplir son devoir, et non dans son quartier d’enfance pour assouvir sa nostalgie ?

Comment expliquer à Imed Ouled Jebril que son QI est infinitésimal par rapport à René Descartes ?

Comment expliquer à Zina Jiballah que sa tenue et son verbe sont indignes de sa fonction ?

Comment expliquer à Syrine Mrabet et Fatma Mseddi que leurs commérages sont indécents ?

Il est regrettable de constater, avec toute l’amertume du monde, que l’élite de ce pays qui prend aujourd’hui la parole s’appelle Ali Ben Hammoud, Riadh Jrad, Bassel Torjman et les deux sœurs Jiballah.

La vraie élite

L’élite, la véritable élite — qu’elle soit intellectuelle, économique ou politique — propose des solutions, débat des idées, publie dans les revues scientifiques et les médias, lance des projets, investit dans l’avenir.

La véritable élite n’a pas peur de choquer ni de perturber les certitudes. Elle est faite pour bousculer les héritages, casser les dogmes, contester les traditions que les conservateurs protègent pour maintenir le peuple dans l’immobilisme. C’est son rôle de déranger pour faire avancer, de heurter pour réformer, de déplaire pour faire progresser.

Cette élite, propre à chaque pays, est souvent — pour ne pas dire toujours — jalousée et enviée par le petit peuple en général et la populace en particulier. Dénigrée, injuriée souvent ; reconnue rarement.

En dépit de ce rejet de classes, elle a toujours maintenu son rôle moteur, ne craignant pas les insultes des petits pour faire avancer le pays.

Sans le combat de cette élite, il n’y aurait pas eu d’abolition de la peine de mort, pas de Code du statut personnel, pas de femme tunisienne émancipée, pas de théâtre, pas de cinéma, pas de Prix Nobel.

Habib Bourguiba et Zine El Abidine Ben Ali avaient du respect pour l’élite tunisienne. Ils la craignaient parfois, la domestiquaient souvent. Car il faut le dire : l’élite s’achète, elle est facilement corruptible — et cela n’est pas propre à la Tunisie.

Aussi bien Bourguiba que Ben Ali appliquaient la devise bien connue dans le monde du management, illustrée par John F. Kennedy : « Le meilleur atout d’un dirigeant, c’est de choisir des collaborateurs plus intelligents que lui et d’avoir assez de sagesse pour ne pas s’en sentir menacé. »

L’ère du populisme

Par pur populisme, la classe dirigeante arrivée au pouvoir après la révolution en 2011 s’en est prise à l’élite de l’ancien régime, coupable à ses yeux d’accointances et de favoritismes démesurés — ce qui n’est pas totalement faux.

Moncef Marzouki, président de la République, a injurié — et injurie encore — les médias, les hommes d’affaires et les intellectuels. Hamadi Jebali, chef du gouvernement, a eu cette phrase restée célèbre : « Notre malheur est dans notre élite. »

Face à ce populisme, l’élite a résisté et combattu, avec succès, la troïka. Mais son combat n’a pas résisté à l’usure. Il s’est essoufflé peu à peu avec le temps.

Les nains du pouvoir

Arrivé au pouvoir, Kaïs Saïed a poursuivi la guerre à cette élite bien portante qui fréquente les meilleurs restaurants, les palaces et vole, selon lui, l’argent du peuple.

Il a poursuivi l’œuvre de Marzouki et Jebali en diabolisant l’élite, la bourgeoisie, les hommes d’affaires, les créateurs, les investisseurs.

Ennahdha a racketté les hommes d’affaires. L’histoire jugera s’il y a eu du racket.

Marzouki avait une dent contre les médias. Ce régime fait pareil.

La troïka voulait un modèle où le « peuple » dirige. Ce régime fait pareil.

Après avoir combattu la troïka, l’élite n’a plus de souffle pour affronter ce pouvoir et combattre la populace. Comment lutter, sur un plateau, contre le langage ordurier de Riadh Jrad ? Comment combattre quand le décret 54 liberticide plane à chaque mot ? Comment combattre quand des hommes et des femmes respectables dorment en prison ? Comment combattre quand la justice est aux ordres ?

Le naufrage intellectuel du régime

Kaïs Saïed méprise l’élite et la bourgeoisie, et ce mépris est l’ADN de sa politique.

Il n’a pas lu John F. Kennedy, et connaît encore moins le publiciste David Ogilvy, qui a dit : « Si chacun de nous embauche des gens plus petits que lui, nous deviendrons une entreprise de nains. Mais si chacun de nous embauche des gens plus grands que lui, nous deviendrons une entreprise de géants. »

Kaïs Saïed a embauché des nains autour de lui, contrairement à Bourguiba et Ben Ali. Et c’est pour cela que l’élite d’aujourd’hui s’appelle Jrad, Mseddi, Torjman, Mrabet, Hadj Mansour et Chaftar.

Et ces nains, mal fagotés et au verbe acide, ne peuvent pas produire de croissance.

Ils n’ont pas lu, ils n’ont pas voyagé, ils n’ont pas d’esprit ouvert, pas de carnet d’adresses.

Or sans culture, sans connaissances, sans ouverture et sans réseaux, on ne construit rien.

Kaïs Saïed, qui n’était pas un foudre de guerre à l’origine, n’a embauché que des gens plus petits que lui.

Et c’est pour cela que ses partisans et lui réussissent chaque semaine à nous surprendre : comment ils peuvent creuser encore davantage.

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Commentaire

  1. Hannibal

    11 novembre 2025 | 8h52

    Disposer d’un ou de pouvoirs c’est faire partie de l’élite. Si celui ou celle qui en dispose déteste l’élite, alors il ou elle se déteste il ou elle-même. Par conséquent, il ou elle n’utilisera jamais ce ou ces pouvoirs à bon escient.