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Anatomie d’une contre-révolution

Par Mohamed Salah Ben Ammar


Par Mohamed Salah Ben Ammar

Certaines réactions exprimées autour des prisonniers politiques donnent le vertige.

Une cruauté nue s’y déverse, une haine presque industrielle, devenue réflexe social.

Chacun frappe d’un mot comme d’autres brisaient des mains.

Une société entière semble avoir appris à haïr en cadence.

Le pouvoir alimente cette dynamique et regarde son œuvre s’autoconsommer.

Plus besoin d’intervenir, chacun organise le bûcher de son voisin avec un zèle quasi religieux. Les citoyens s’invectivent eux-mêmes, à ciel ouvert.
Ironie profonde : comme toujours, chacun prétend vouloir sauver la Révolution alors qu’il participe à consolider l’ordre autoritaire. La haine devient matière première. Le chaos émotionnel se mue en outil de gouvernance. Le ressentiment circule comme une monnaie nationale.


Quand la contre-révolution n’a plus besoin de chars, seulement de posts

Lire la société tunisienne d’aujourd’hui sous l’angle de la contre-révolution éclaire d’une lumière crue les travers d’une communauté qui souffre. Le pays ne recule pas, il glisse. Après quinze ans d’espoirs lourds comme des pierres, elle s’est réfugiée dans l’étreinte rassurante d’un pouvoir solitaire, qui ne promet rien sauf de critiquer, de décider pour tous et d’humilier quiconque s’écarte.
Cette contre-révolution est sans panache, sans horizon, sans idéologie, même, mais elle est dotée d’une arme plus sûre que les chars : une médiocrité inébranlable, qui s’exerce avec la tranquillité de ceux qui n’ont plus besoin de convaincre.

Les illusions sont jetées dans le fossé, les frustrations métabolisées en carburant politique. Le pouvoir ramasse ces décombres émotionnels et les recompose en récit de protection : « Je vous sauve de vos ennemis. Les autres. ». Personne ne sait qui ils sont. Leur contour mouvant est précisément la ruse qui permet de suspecter tout le monde et d’isoler chacun.

Algorithmes en service commandé : la haine livrée à domicile

Puis vient la grande fabrique numérique, qui ne crée pas la rancœur mais la conditionne, l’emballe, la distribue. Un distributeur automatique d’hostilité ouvert jour et nuit : un clic pour choisir sa cible, un swipe pour renforcer sa colère, un commentaire pour prononcer une sentence.
La figure du prophète improvisé y prospère, bardé de convictions instantanées, gonflé d’assurance, érigé en tribunal ambulant.
L’algorithme raffole de la discorde. Il la sert comme un commerçant qui écoulerait une marchandise abondante, sans jamais se demander qui elle brûle. Il sait que l’indignation fidélise, que la haine retient l’attention, que la violence émotionnelle crée du trafic.

En Tunisie, cette mécanique tourne dans un terrain idéal : une société fragmentée, frustrée, affamée de reconnaissance, prête à transformer la douleur en arme et le doute en certitude.
Le régime n’a plus à fabriquer d’ennemis : la machine les produit, les trie, les répartit. Elle scinde la société en blocs incompatibles, transforme chacun en procureur, en archiviste de rancœurs, en traître potentiel. Les réseaux amplifient ces dérives à l’infini, avec la froide efficacité d’une chambre d’écho.
Les plateformes ne sont pas moralement coupables. Elles sont mécaniquement redoutables. Elles accélèrent tout, tordent tout, enflamment tout. Elles transforment une société déjà fissurée en un puzzle projeté contre un mur. La haine existait, elle avançait lentement. On lui a offert un moteur.

Nous nous faisons du mal, tous autant que nous sommes

C’est cette vitesse nouvelle qui inquiète. La colère s’est changée en réflexe, puis en identité. Les débats se sont mués en rings. Les désaccords en guerres froides. Les tribus numériques se multiplient chaque semaine, chacune persuadée d’être la détentrice du vrai pays.
Plus le pouvoir se dédouane de cette cacophonie, plus il en révèle la source : il prospère précisément parce qu’elle existe. Voilà la contre-révolution contemporaine : sans slogans, sans putsch, sans héros. Elle avance portée par des pouces frénétiques, des indignations recyclées, une fatigue collective que personne n’ose nommer. Elle n’impose rien ; elle récolte ce que nous abandonnons.
La cohésion tunisienne ne s’effondrera pas d’un seul coup. Elle se dissout, goutte après goutte, notification après notification. Pendant que le pouvoir, cynique, récupère ces restes sociaux en prétendant restaurer une souveraineté qu’il a lui-même vidée de son sens.
Il reste pourtant une évidence : nous nous blessons mutuellement, sans projet, sans vision, parfois même sans le vouloir. Par fatigue, par réflexe, par lassitude. Parce qu’il est plus simple de soupçonner que de comprendre, plus rapide d’accuser que de réparer.
Le sursaut, s’il doit avoir lieu, ne viendra ni du pouvoir ni des algorithmes. Il ne pourra naître que d’un refus collectif d’alimenter ce cycle. Comprendre que nous partageons la même blessure. Reconnaître que se déchirer entre nous, c’est offrir au pouvoir la seule victoire qu’il lui reste.
Nous n’avons plus besoin d’ennemis. Nous en fabriquons déjà trop. Il est temps de cesser cette production.

* Pr Mohamed Salah Ben Ammar MD – MBA

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