Les personnes qui disposent encore de conscience et qui vivent en Tunisie ne peuvent s’empêcher de sentir cette boule au ventre. Une boule lourde et incandescente qui renferme tout le désarroi, la colère et la déception que l’on accumule depuis des années en voyant le gâchis qui a mené à une telle situation pour notre pays.
Cela ne concerne, bien évidemment, que la minorité qui se soucie encore de ce genre de choses, car ceux qui éprouvent de la joie quand une personne est emprisonnée, ceux qui ne sont mus que par la vindicte, l’envie et la haine, ne peuvent accéder au niveau nécessaire pour s’en faire pour le pays ou pour la communauté.
Un pays qui punit ses meilleurs enfants
Cette boule de colère et de dépit est régulièrement alimentée par les nouvelles d’un pays en perdition qui s’acharne contre ses meilleurs enfants. Jaouhar Ben Mbarek utilise son ultime arme, sa vie, pour tenter d’accéder à la justice, clamant qu’il ne saurait vivre en courbant l’échine. Il a été condamné pour complot contre la sûreté de l’État au bout d’un procès qui ressemble à une mauvaise blague. Il a été rejoint par plusieurs autres figures qui se trouvent actuellement en prison, dont Issam Chebbi.
De l’autre côté, l’avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani continue de faire les frais d’une justice qui s’acharne à la maltraiter pour de simples paroles. Elle s’est fendue d’un déchirant « Je suis fatiguée, je veux rentrer chez moi » devant le tribunal, dans une scène d’une infinie tristesse. Celui qui peut tirer de la joie d’une telle scène ne peut pas prétendre aimer ce pays ni même faire partie de l’humanité.
De simples propos conduisent aux pires humiliations, à la privation de liberté. Comment ose-t-on appeler ça un progrès ? Comment pouvons-nous croire que la nation tunisienne peut s’accommoder de cela ? L’un des tout meilleurs journalistes de Tunisie, l’homme dont les analyses mêlent précision et équilibre, est également en prison. Mourad Zeghidi a passé un an et demi derrière les barreaux, et cela continue. Lui aussi a été condamné pour des paroles en vertu du décret 54, et on l’accuse également de quelques délits financiers qui ne méritent pas un jour de prison, même s’ils étaient avérés. De quel danger protège-t-on la société en gardant Mourad Zeghidi en prison ? Ce sont peut-être l’acuité et la clairvoyance de ses analyses qui dérangent réellement.
Borhen Bssaies reste également en prison pour des raisons inconnues, alors qu’il mérite au moins d’être laissé en liberté — pour sa femme, pour ses enfants.
Il existe un vieil adage en Tunisie qui dit qu’on ne peut se réjouir ni de la mort, ni de la maladie, ni de la prison. Force est de constater que le pouvoir et ses zélés ne puisent leur bonheur et un semblant de légitimité que dans les profondeurs de l’ignominie.
La diversion permanente
Comme il s’agit d’un régime incapable ne serait-ce que de contrôler le prix des bananes, il fallait d’autres « réalisations » pour donner du grain à moudre aux laudateurs. Et puisque les gens commencent à dissiper les doutes autour de l’incompétence généralisée, notamment avec les protestations environnementales de Gabès, ce fut au tour des associations de servir de bouc émissaire.
Le FTDES, les Femmes démocrates, Nawaat et d’autres ont reçu des notifications de suspension pour trente jours. Le chef d’accusation pour les associations est vite trouvé, et il est commode : financement étranger ! Le régime dit appliquer la loi — loi qui, pourtant, n’interdit pas le financement étranger — mais c’est certainement le fruit d’une étrange coïncidence que ces mêmes associations soient critiques des politiques gouvernementales. Et bien malintentionné celui qui penserait qu’il s’agit d’une diversion concomitante avec ce qui se passe à Gabès.
Entre-temps, les femmes battues et maltraitées ne peuvent plus s’abriter dans les centres des Femmes démocrates à Tunis, Kairouan, Sousse ou Sfax. Mais elles, l’État n’y pense pas. Il ne pense pas à l’utilité publique des associations qu’il ferme pour alimenter ses soutiens. Il ne pense pas non plus aux dirigeantes d’associations comme Sherifa Riahi ou Saadia Mosbah, qui croupissent en prison depuis des mois sans aucune raison.
Il s’agit d’un régime féroce qui fait passer la frustration produite par son incompétence sur les personnalités politiques, médiatiques et les associations. Mais ce que ce régime semble oublier, c’est que les associations resteront, que les prisonniers sortiront la tête haute, fiers de ne pas avoir succombé.
« Je me sens humilié d’appartenir à un État sans horizon ni ambition, un État autoritaire (pour ne pas dire despotique), où il n’existe ni savoir, ni raison, ni beauté, ni vie, ni véritable culture. Cet État m’opprime, et je suffoque dans cette société régionale, factice et ignorante. »
Les mots de l’illustre Hichem Djaït sont d’une acuité dérangeante.











4 commentaires
Hannibal
Une prison à ciel ouvert.
Une prison dans les esprits.
12 millions dans le Guantanamo de l’Afrique.
Fares
Voler des années de la vie de personnes innocentes et bien pire que voler de l’argent. La corruption judiciaire est bien pire que la corruption financière étant à plusieurs ordres de grandeur plus destructrice.
#basta les corrompus et ceux qui choisissent de faire semblant de ne pas voir paieront tôt ou tard et plus tôt que tard.
zaghouan2040
Il y a maldonne Si Marwan
Nous argumentons et nous nous comportons comme si ce régime tenait compte des principes de Droit et de Justice
Ce n’est bien sûr pas le cas
Depuis la panique des manifestations de Mezzouna l’objectif de ce pouvoir est de se maintenir au pouvoir quel qu’en soit le prix
Et surtout de ne pas être redevable
D’être hors la Loi
HatemC
La responsabilité n’est pas que dans le pouvoir, mais dans l’immaturité politique collective qui a permis ce pouvoir.
Le drame tunisien ne date pas du décret 54 ni du règne actuel — il plonge ses racines dans douze années d’erreurs cumulées, où chaque génération politique a préféré l’idéologie au pragmatisme, la posture morale à la compétence.
Depuis 2011, la Tunisie a misé sur des chevaux boiteux : islamistes obsédés par le passé, panarabistes déconnectés du réel, pseudo-laïcs sans projet économique.
Le peuple, sans vision, a suivi tour à tour ces mirages, croyant qu’un homme providentiel sauverait un système qu’il n’a jamais voulu réformer, de Marzouki à BCE en passant par Ennaceur ..
Ce régime autoritaire n’est donc pas tombé du ciel, il est le produit logique d’une société politiquement IMMATURE, INCAPABLE de défendre sa liberté une fois acquise.
L’oppression d’aujourd’hui est le prix d’une indulgence collective envers la médiocrité d’hier.
Tant que la Tunisie ne fera pas son autocritique — celle d’un peuple qui a laissé sa démocratie être confisquée par ceux qu’il a lui-même portés au pouvoir —, elle restera piégée entre VICTIMISATION et RESIGNATION….HC