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Tunisie : renouer avec son héritage pluriel

Par Ghazi Ben Ahmed

Par Ghazi Ben Ahmed*

Depuis l’indépendance de 1956, Bourguiba, inspiré par le modèle jacobin, a voulu bâtir un État-nation centralisé et homogène. Il a privilégié un récit unique — arabité et islam — tenus pour les seuls référents capables de transcender les appartenances locales, tribales ou ethniques. Ce choix, plus stratégique qu’hostile, a relégué Carthage, Rome, Byzance et les cultures amazighes, toutes profondément ancrées dans le territoire depuis des millénaires, au second plan dans la mémoire collective et l’enseignement officiels, affaiblissant la conscience de cet héritage pluriel.

La conséquence est que la Tunisie vit aujourd’hui une crise d’identité. Jadis mosaïque harmonieuse, elle s’est fragmentée en confettis livrés aux quatre vents. Car la majorité des Tunisiens sont des Amazighs arabisés, non des Arabes : les noms des villages, les traditions, les lignages, les gènes et l’histoire le rappellent inlassablement.

Une cohésion nationale fragile

Ce constat éclaire l’échec de la décennie post-révolution, enraciné dans une cohésion nationale fragile, elle-même liée à une identité partiellement déconnectée de ses origines multiples — amazighes, arabes, africaines et méditerranéennes — jamais réellement intégrées dans un récit commun. Faute de ce socle partagé, les Tunisiens n’ont pas convergé vers une vision unifiée de la révolution ni de l’avenir du pays, laissant s’accentuer les fractures identitaires, régionales et politiques. Les institutions n’ont pas réussi à produire du commun, les élites sont restées divisées, et les réformes nécessaires se sont heurtées à l’absence d’un cadre national capable de fédérer la société autour d’un horizon collectif.

Ce phénomène n’est pas propre à la Tunisie. Ailleurs, des exemples similaires montrent comment des « rifts formateurs » — ces divisions profondes, non résolues lors de la construction de l’État-nation — peuvent fragiliser la démocratie. Dans plusieurs transitions démocratiques, en Europe de l’Est ou en Espagne, l’identité nationale a dû se recomposer pour intégrer des héritages multiples. Là où ce travail n’a pas eu lieu, la société est demeurée vulnérable aux tensions politiques et sociales. Ces comparaisons rappellent que le défi tunisien n’est pas isolé : la cohésion nationale repose toujours sur la capacité d’un peuple à articuler ses origines plurielles dans un projet commun.

Une histoire circulaire et multiple

Mais cet échec n’épuise pas la vérité du pays : l’histoire tunisienne n’est pas une simple ligne droite. Elle n’obéit pas à la logique rassurante d’une chronologie de conquêtes successives, mais à celle d’une histoire circulaire, faite de retours, de ruptures et de renaissances. À chaque époque, la Tunisie s’est réinventée sans jamais rompre totalement avec ce qui la précédait. Ce pays, vieux de trente-cinq siècles, semble vivre, pour reprendre l’expression de Paul Ricœur, une véritable compétition des mémoires blessées, cherchant à se réconcilier avec ses multiples visages.

La Tunisie est un véritable creuset de civilisations. Carthage, fondée au IXᵉ siècle avant J.-C., fut l’une des grandes puissances méditerranéennes, rivalisant avec Rome et laissant un héritage commercial, militaire et culturel considérable. La période romaine structura durablement le territoire par ses infrastructures, son urbanisme et son organisation sociale, tandis que l’ère byzantine ajouta des dimensions religieuses et administratives qui marquèrent profondément le pays.

À ces strates s’ajoutent les héritages judaïques et chrétiens tardifs, souvent négligés dans le récit national mais profondément enracinés dans le territoire tunisien. De Djerba, avec la synagogue de la Ghriba, aux basiliques, mosaïques et sites chrétiens d’Afrique proconsulaire, ces traces témoignent d’une continuité spirituelle et culturelle exceptionnelle. Elles rappellent que la Tunisie fut, bien avant l’islamisation, un carrefour de foi et de savoirs, où se croisaient penseurs, marchands et communautés venues de tout le bassin méditerranéen.

L’héritage amazigh, quant à lui, précède largement l’arabisation et l’islamisation du pays. Sa langue, ses traditions et sa mémoire collective ont façonné la culture tunisienne dans sa profondeur, bien au-delà du folklore auquel on le réduit souvent. Après l’indépendance, le projet nationaliste a cherché à construire une identité homogène, centrée sur l’arabité et l’islam, perçus comme des piliers d’unité. Ce choix a temporairement consolidé un jeune État au détriment de composantes plus anciennes du patrimoine tunisien.

Cette orientation s’explique par un double objectif : unifier symboliquement le pays et affirmer son autonomie vis-à-vis des anciennes puissances coloniales. Mais elle a produit une mémoire incomplète et une jeunesse déconnectée de la richesse plurielle de son passé. Aujourd’hui encore, la plupart des Tunisiens connaissent mal la diversité de leur histoire, conséquence directe de décennies d’éducation sélective et d’un contrôle étroit du récit national par le pouvoir politique.

Reconnaître la richesse plurielle

Pourtant, cet héritage pluriel constitue un potentiel immense, culturel, éducatif, identitaire et symbolique. Redécouvrir cet héritage pluriel, y compris ses dimensions religieuses, c’est reconnaître que la Tunisie est le fruit de millénaires de rencontres et de synthèses culturelles.

C’est ici que l’héritage de saint Augustin, le Carthaginois, retrouve toute sa force d’inspiration. En disant si fallor, sum — « si je me trompe, je suis » —, Augustin nous rappelle que la conscience naît du doute, que l’erreur même peut devenir un seuil vers la vérité. Ce n’est pas ici un dogme religieux : c’est un point de départ anthropologique, une prise de conscience que la vérité commence par le retour à soi, où l’homme prend conscience de lui-même comme être pensant, capable de douter et donc de chercher la vérité par ses propres moyens. Le doute devient ici le signe de l’autonomie de la raison humaine.

Si fallor, sum est le fondement de la pensée augustinienne qui préfigure l’existentialisme de la conscience. L’homme découvre non seulement son existence comme siège autonome du doute et donc de la recherche de vérité ; et découvre en même temps que cette autonomie n’est pas suffisante : il est appelé à « verum facere ipsum », c’est-à-dire à s’unir à la vérité elle-même, à devenir vrai, dans une relation de confiance avec la source de toute vérité, quelle qu’en soit la forme : divine, morale ou simplement humaine. Cela dépasse la simple connaissance intellectuelle : l’homme ne se contente pas de chercher la vérité, il est appelé à la vivre.

« Réconcilier la Tunisie avec son histoire plurielle n’est donc pas seulement un travail d’historien, mais un acte de vérité, un geste de fidélité envers soi, envers la lumière intime qui fonde toute identité. »

Transposée à l’échelle d’un peuple, cette exigence devient un appel à la fidélité envers soi-même. Se rendre vrai, collectivement, c’est accueillir son histoire tout entière, sans refoulement ni oubli, en reconnaissant la pluralité de ses racines comme condition de son unité. Ainsi, la vérité augustinienne, née dans la profondeur de l’âme, devient un principe civique : elle enseigne qu’aucune nation ne peut se construire durablement sans assumer la totalité de son passé. Réconcilier la Tunisie avec son histoire plurielle n’est donc pas seulement un travail d’historien, mais un acte de vérité, un geste de fidélité envers soi, envers la lumière intime qui fonde toute identité.

L’une des étapes majeures de ce verum facere collectif passe par la réforme de l’enseignement. L’école tunisienne doit intégrer pleinement l’héritage pluriel de l’histoire nationale : les périodes pré-arabe et pré-islamique, la contribution des Amazighs, ainsi que les héritages carthaginois, romains, vandales, byzantins, judaïques et chrétiens. Cette refonte des programmes permettrait aux jeunes générations de se sentir à la fois enracinées et ouvertes, conscientes de la richesse de leur passé et capables de construire une identité inclusive et équilibrée.

Comme le rappelle Amin Maalouf dans Les Identités meurtrières, les sociétés se perdent lorsqu’elles réduisent l’identité à une seule dimension, souvent religieuse ou ethnique. La Tunisie, au contraire, a tout à gagner à célébrer la complexité de ses racines. Faire revivre ses héritages multiples n’est pas un geste nostalgique : c’est une démarche de mémoire, de justice et d’unité.

En conclusion, la Tunisie moderne a trop longtemps laissé dans l’ombre une partie essentielle de son histoire, privilégiant un récit centré sur l’arabité et l’islam. Il ne s’agit pas de réécrire l’Histoire, mais de réinscrire l’ensemble de son héritage pluriel et de reconstruire un récit historique inclusif, fidèle à la complexité du pays. Fatiguée de conflits mais encore debout, la Tunisie demeure — pour reprendre le mot de Giuseppe Mazzini dans Devoirs de l’homme (1860) — ce principe de vie qui donne sens et élan aux peuples : une terre qui, depuis Carthage, Rome, Byzance et Kairouan, résiste à la mort en choisissant la mémoire, la vérité et la fidélité à son histoire.

En suivant l’exemple d’un des siens, saint Augustin, et son appel à « faire la vérité », la Tunisie peut renouer avec la totalité de son héritage et bâtir une citoyenneté apaisée, consciente de sa profondeur historique, unie dans la diversité et ouverte sur le monde.

*Fondateur du Mediterranean Development Initiative

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3 commentaires

  1. jamel.tazarki

    16 novembre 2025 | 9h45

    Introduction : le Tunisien est Tunisien et rien d’autre, sur la base d’un misérable dialecte tunisien!

    Je m’explique : je ne me sens ni Carthaginois, ni physicien, ni autre. Je suis Tunisien, victime d’un misérable dialecte tunisien. En effet, le langage est considéré comme la base de l’identité nationale, car il est un vecteur de transmission culturelle et un marqueur symbolique qui unit un groupe. Il ne s’agit pas seulement d’un outil de communication, mais aussi d’un reflet de l’histoire, des traditions et des valeurs d’une nation, contribuant ainsi à forger un sentiment d’appartenance collective et une identité nationale. Or, le dialecte tunisien est une catastrophe qui a envahi la scène culturelle et sociopolitique de la Tunisie. Même beaucoup de nos professeurs universitaires rédigent leurs manuscrits dans ce dialecte. L’identité nationale de la Tunisie est donc victime de son dialecte qui a envahi la scène socioculturelle, politique et même scientifique.

    Je prends l’exemple des États-Unis, qui illustre la capacité du langage à forger une identité nationale. En effet, l’anglais américain, issu de l’anglais britannique, s’est intelligemment transformé sous l’influence de diverses cultures et d’immigrants, jouant ainsi un rôle majeur dans la formation de l’identité nationale du pays. L’anglais américain est né d’un mélange de dialectes britanniques qui a évolué intelligemment au fil des siècles, absorbant de nombreux mots d’autres langues à mesure que le pays se développait. L’anglais est devenu un élément central de l’identité nationale américaine, même s’il n’a jamais été officiellement reconnu comme langue nationale à l’échelle fédérale avant 2025, l’idée étant qu’il s’imposerait naturellement. Il a servi à unifier un pays composé d’immigrants de diverses origines, en les incitant à s’adapter au style de vie américain, et donc à la langue.

    Toutefois, bien que l’anglais soit prédominant, le pluralisme linguistique reste une réalité aux États-Unis, avec des langues autochtones et des langues d’immigrants qui enrichissent la culture américaine sans pour autant former l’identité nationale du pays.

    Prenons un autre exemple : nos frères juifs de l’île de Djerba sont tunisiens, non pas pour des raisons géographiques, mais parce qu’ils maîtrisent le dialecte tunisien. C’est ce dialecte qui forme l’identité nationale de la Tunisie et des Tunisiens.

    En Tunisie, on ne peut pas parler d’identité nationale au sens propre tant que 90 % des Tunisiens ne maîtrisent aucun langage évolué pour communiquer intelligemment entre eux, quel qu’il soit. En effet, une langue commune intelligente peut servir de dénominateur commun, reliant les différents parlers régionaux ou sociaux sous une même entité politique intelligente.
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    Une identité nationale a besoin d’un langage évolutif pour refléter sa réalité actuelle. Un langage en constante évolution permet de maintenir un lien avec le passé tout en s’adaptant aux changements, évitant ainsi de devenir figé ou déconnecté de la société moderne, comme en témoigne l’évolution du français au fil du temps. Un langage évolué permet à une nation de se décrire et de se comprendre elle-même dans le présent, en intégrant de nouveaux concepts et réalités.

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    Dans un contexte de mondialisation, un langage évolué permet d’absorber et d’intégrer des influences étrangères tout en conservant sa spécificité. L’intégration de mots étrangers issus d’autres cultures témoigne d’une identité nationale ouverte sur le monde et en constante évolution.

    La relation entre langue et identité n’est pas statique. Les individus peuvent en effet acquérir de nouvelles langues, et donc de nouvelles identités, au cours de leur vie. Les Nord-Africains vivant en France ont notamment une identité francophone façonnée par la langue française.

    Fazit: une identité nationale fondée sur saint Augustin ou Hannibal est absurde, car l’identité n’est pas statique dans le temps et l’espace.

    C’est dans l’intensité, la régularité et le renouvellement du débat socio-politique et économique que se forge le gouvernement du peuple. La bonne santé de notre future démocratie tunisienne se mesure à la force de ses contre-pouvoirs. Voilà pourquoi l’indépendance des médias, de la justice, l’activité syndicale et la qualité du débat parlementaire concernent tous les Tunisiens.

    • jamel.tazarki

      16 novembre 2025 | 12h07

      phénicien et non pas physicien 🙂

    • zaghouan2040

      16 novembre 2025 | 14h22

      Vous avez tort de dévaloriser le legs patriine et culturel tunisien
      Il fut,il n’y a pas si longtemps, une époque où le fait tunisien était pris en considération voire rayonnait
      2 exemples
      L’époque hafside ou le royaume de Tunis était considéré dans toute l’Europe occidentale et meme l’empire Byzantin comme uae contrée tolérante prospère et civilisée
      La Régence de Tunis au temps de Hamouda Pacha ou meme Ahmed Bey qui comme le soulignaient divers commerçants et diplomates italiens français hollandais etc recelait une élite étonnamment ouverte et erudite
      D’ailleurs l’auteur de l’article, s’il atout a fait raison de déplorer le massacré et l’oubli du legs amazigh, ne mentionne pas non plus les précieux legs ottoman et andalou,qui ont fortement contribué a la consolidation des institutions tunisiennes et au rayonnement du Pays
      Vérité au delà du Djebel Zaghouan, erreur en deçà