Épisode 1 — Tic tac, tic tac
Ce n’est pas le syndrome de la feuille blanche, cette phobie antique qui paralyse les journalistes autant que les écrivains. Non. Aujourd’hui, j’avais juste envie de mimer le tic tac tic tac d’une montre, comme pour signaler que l’heure approche. Rien de spectaculaire, pas d’annonces, pas de prophéties… juste ce bruit discret et entêtant qui rappelle que le temps n’est jamais immobile. Tic tac tic tac.
Le monde continue sa rotation, les aiguilles avancent, les cauchemars changent de destinataire. « Si cela avait duré pour l’autre, cela ne te serait jamais parvenu », dit le proverbe arabe (لو دامت لغيرك ما وصلت إليك). Eh oui, Nul règne ne dure ! Rien n’est éternel. Tic tac tic tac.
Épisode 2 — Les autorités découvrent qu’on ne mange pas la vérité
C’est fascinant, vraiment. Pendant des années, les autorités tunisiennes ont verrouillé tout ce qui pouvait l’être : les visites, les ONG, les médias, les soupirs, la teinture…
Et puis voilà que des prisonniers politiques injustement détenus décident de ne plus manger. Rien d’héroïque, rien d’épique : juste ne plus manger.
Et là… panique. Une vraie panique, comme dans un vieux dessin animé où le méchant court en rond en laissant de la fumée derrière lui.
Les communiqués s’empilent, se contredisent, puis se regardent entre eux en se demandant : « Qui a écrit ça ? »
On nie tout, on re-nie, on nie tellement qu’on finit par nier la négation, dans un effort presque poétique.
À ce rythme, encore deux communiqués et on nous expliquera que les prisonniers ne sont pas en grève de la faim, mais en stage de jeûne intermittent supervisé par un comité scientifique.
Les militants persistent, les avocats s’obstinent, quelques médias privés refusent de s’éteindre — et plus les autorités grondent, plus elles menacent, plus le doute grossit.
La Tunisie a survécu à des régents ottomans, à des beys distraits, à des dictateurs en costume blanc… mais il suffisait donc de quelques détenus poussant leur plateau repas pour mettre tout un appareil d’État en apnée.
On a connu des pouvoirs renversés par des armées, d’autres par des révoltes populaires — celui-ci semble déstabilisé par des hommes qui ne touchent plus à la soupe.
Et c’est là que le charme opère : ce petit moment où l’on se dit que, parfois, les choses les plus simples font vaciller les forteresses les plus épaisses.
Une poignée de prisonniers politiques, un plateau intact, et tout un régime qui cherche désespérément une phrase cohérente à mettre dans son communiqué du soir.
C’est peut-être ça, finalement, la leçon du jour : dans un pays où les cellules sont verrouillées, la vérité, elle, n’obéit à aucun geôlier.
Elle attend simplement qu’on ouvre la porte — ou qu’on oublie de la fermer.
Tic tac.
Épisode 3 — Silence toxique
Il faut reconnaître une chose à l’État tunisien : quand il s’agit de réprimer, il atteint une précision suisse.
On vous arrête au millimètre, on vous poursuit à la décimale, on vous intimide avec une ponctualité qui ferait rougir un horloger de Genève.
Mais dès qu’il faut honorer une signature, tout se dérègle : les aiguilles se figent, les promesses se diluent, les engagements s’évaporent comme la buée sur une vitre.
C’est exactement ce que découvrent les jeunes médecins.
On leur avait promis un avenir, puis un papier, puis une réunion, puis… rien.
Un État si rapide pour vous faire taire, et si lent pour vous tenir parole — il fallait oser le contraste, on l’a fait.
Et c’est là que la transition est naturelle, presque logique : si l’État n’arrive déjà pas à satisfaire quelques médecins armés de stylos et de stéthoscopes, comment pourrait-il sauver Gabès, ville asphyxiée depuis trente ans par ses fumées, ses déchets, ses intoxications quotidiennes ?
On réprime en un claquement de doigts. Mais fermer une cheminée, prévenir une pollution, protéger une population entière… ça devient une équation à plusieurs inconnues.
La vérité, c’est que le régime n’a jamais eu de problème avec la force.
C’est la réparation qui lui pose souci.
On sait très bien comment bâillonner un citoyen, mais on n’a toujours pas trouvé la formule pour satisfaire les citoyens.
Tic tac.
Épisode 4 — L’immigration en victoire mineure
La semaine dernière, New York a élu Zohran Mamdani, né en Ouganda de parents indiens.
Cette semaine, Montréal a fait encore mieux : Soraya Martinez Ferrada, réfugiée chilienne arrivée au Canada à l’âge de huit ans, a pris les clés de la métropole sous les premières neiges. Une femme, une immigrée, une exilée — et désormais la première maire issue de l’immigration dans la plus grande ville du Québec.
On pourrait croire à une coïncidence.
Mais non : c’est juste le monde qui bouge pendant que certains s’accrochent à la poignée pour ne pas être emportés.
Soraya raconte qu’elle a fui la dictature de Pinochet avec sa mère. Aujourd’hui, elle dirige une ville où un habitant sur trois est né à l’étranger.
Un détail qui a dû faire s’étouffer Donald Trump avec son Coca Light.
Parce que pendant que les grandes villes élisent des enfants de l’exil, lui, de son côté, veut refuser des visas aux obèses, aux asthmatiques, aux diabétiques — bientôt peut-être aux porteurs de lunettes et aux gens qui parlent trop fort. La diversité triomphe au nord, et lui ressort le catalogue de pathologies comme s’il choisissait un élevage de bétail.
C’est fascinant : d’un côté, deux réfugiés deviennent maires de villes-monde ; de l’autre, un président panique à l’idée qu’un voyageur avec un inhalateur puisse fouler le sol américain.
On aurait presque envie de lui envoyer un mot doux :
« Cher Donald, au cas où tu n’as pas entendu : Zohran Mamdani et Soraya Martinez Ferrada viennent d’être élus. Monte le son. Et souffle un bon coup. »
Épisode 5 — La présidence en mème majeur
Puisqu’on parle de Donald Trump, restons avec lui.
Et, tant qu’à y être, restons aussi dans notre fil conducteur : l’IA comme nouveau ministre de la propagande mondiale.
La semaine dernière, je vous racontais comment Viktor Orbán, en Hongrie, avait électrocuté la campagne électorale avec des vidéos IA transformant son opposant en fou dangereux avec de fausses vidéos. Un petit laboratoire d’autocratie numérique.
Eh bien, Trump, lui, n’a pas de laboratoire. Il a la Maison Blanche.
Depuis son retour au pouvoir, l’homme publie des vidéos générées par IA comme on distribue des cacahuètes : Trump en Jedi, Trump en pape, Trump en chevalier, Trump en maestro mariachi… Et, sommet de la poésie trumpienne : Trump bombardant des manifestants… d’excréments. Une séquence de 19 secondes, IA pure, fièrement repostée sur son compte officiel sur Truth Social devant onze millions de fidèles.
La diplomatie américaine est désormais sponsorisée par Pixar sous stéroïdes.
Ce qui frappe, ce n’est pas l’absurdité. C’est le calcul.
L’IA lui permet de dire ce qu’un président ne peut dire, de montrer ce qu’un président ne peut assumer, et de normaliser ce qu’un président ne devrait même pas imaginer.
Ce n’est plus de la communication : c’est de la désensibilisation assistée par algorithme.
On retrouve la même logique que chez Orbán mais en version XXL : saturer l’espace, détourner l’attention, ridiculiser l’adversaire avant qu’il n’ouvre la bouche. L’image précède l’idée. Le gag précède le débat.
La politique devient un fil TikTok où la vérité défile en bas de l’écran sans qu’on la voie passer.
Pendant que les démocrates se demandent encore s’il faut répondre avec dignité — spoiler : ils perdront — Trump avance avec son armée de mèmes, d’émojis et de deepfakes.
L’IA avait déjà fabriqué des mensonges. Avec Trump, elle fabrique l’ambiance générale.
Et c’est peut-être ça, la vraie innovation américaine : une présidence gouvernée non pas par des idées… mais par un logiciel qui tourne en boucle.











5 commentaires
lotfi belhassine
Madame,
Vos articles me réconcilient avec la Tunisie, mon pays.
Ils sont justes, ironiques, intelligents.
Merci d’exister et d’écrire
Citoyen_H
UN TRÈS GRAND MERCI POUR VOTRE DÉDUCTION.
« Nul règne ne dure ! »
Personnellement, j’en n’avais pas connaissance.
Une fois encore, merci.
Hannibal
Nul règne ne dure mais les opportunistes, les incompétents et les menteurs pullulent. Donc, comment s’assurer qu’il n’y aura pas de commutation de règnes ?
Je plaide pour une période de transition apolitique pour sauver le pays et sa population.
Fares
Les premières lignes de cette chronique me font penser à la chanson de Gwen Stefani: Tic tac tic tac, what you’re waiting for? Take your chance you stupid____
https://youtu.be/f5qICl3Fr3w?si=yLRalWXJ-L0mtudM
Mais après sept ans au pouvoir, on ne peut plus demander à « Kais au pays des complots » un « take your chance ». Son discours du 15 novembre nous confirme que le bonhomme continue à prêcher dans le désert et à espérer faire pousser des arbres dans du gazon artificiel.
Le compte à rebours finira par s’ écouler et le tic tac, tic tac, tic tac cédera sa place à un di gage, di gage, di gage.
L’élection de Mamdani et peut-être celle de Ferrada, le dossier de Epstein qui reviens pour hanter Trump. La manifestation de 135000 de citoyens à Gabès sont des événements annonciateurs de la chute des populistes médiocres, charlatans et ô combien haineux. Espérons que l’année 2026 sera bien meilleure.
zaghouan2040
Le problème c’est que ce régime s’accroche au pouvoir coûte que coûte
Je suis certain que le clan présidentiel a une peur bleue de devoir rendre des comptes
Et d’ares ce qui se dit toute nouvelle mobilisation ou manifestation d’envergure seront réprimées de manière féroce c’est a dire sanglante
Ce sera notre pauvre jeunesse qui comme d’habitude sera à nouveau martyrisée