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Au Parlement, l’indécence n’a plus de limites

Par Nizar Bahloul

Au vu des débats parlementaires sur la Loi de finances 2026, on en vient presque à regretter les clowneries de Brahim Gassas et Sonia Ben Toumia, le banditisme de Seïfeddine Makhlouf et Sahbi Smara, les violations de la loi de Rached Ghannouchi et Habib Khedhr ou encore les fatwas de Habib Ellouze, Ridha Jaouadi et Mohamed Affes.

On pensait avoir touché le fond. Les derniers jours ont prouvé qu’on pouvait creuser encore.

Le sourire qui n’aurait jamais dû exister

La ministre de la Justice, Leïla Jaffel, a atteint le sommet de la cruauté samedi 15 novembre en jurant sur Dieu qu’« il n’y a personne en grève sauvage de la faim », le tout accompagné d’un sourire narquois.

Avec son statut d’ancienne magistrate et le caractère solennel de l’audition parlementaire, elle se devait d’incarner la rigueur morale. Mais comment interpréter ce sourire ? Moquerie ou nervosité ? Signe d’une fin de règne qui se fissure ou arrogance d’une ministre ivre de pouvoir ?

Peu importe, au fond. Jaffel a juré sur Dieu devant la représentation nationale pour nier des faits dont il est impossible qu’elle en soit certaine. Pourquoi ?

Les prisonniers en grève de la faim sont parmi les personnalités politiques les plus respectées du pays, leur parole est largement jugée crédible. Les seules personnes en mesure d’observer réellement leur comportement alimentaire sont d’autres détenus.

Autrement dit, la ministre accorde foi aux propos de prisonniers de droit commun à la crédibilité douteuse pour démentir des détenus politiques à la réputation intacte. Et elle le fait en jurant sur Dieu devant une centaine de députés sous l’hémicycle.

La fuite en avant

Comme s’il y avait compétition dans l’indécence, le ministre de l’Équipement Slah Zouari a décidé hier d’opposer un mépris total aux représentants du peuple. Il a quitté l’hémicycle, purement et simplement.

Sous n’importe quel autre ciel, Mme Jaffel comme M. Zouari auraient été limogés sur-le-champ. Un ministre qui méprise ouvertement les citoyens n’a pas vocation à gouverner une seconde de plus.

Les ministres ne sont pas les seuls à surjouer l’indécence, du reste. Certains députés s’y emploient avec une constance remarquable.

En plus des chamailleries habituelles entre Syrine Mrabet et Fatma Mseddi, quinze députés ont déposé la semaine dernière une proposition de loi réclamant que la Tunisie ne rembourse plus ses dettes, intérieures comme extérieures, pendant cinq ans. L’argent serait redirigé vers un « Fonds souverain populaire » destiné à financer des investissements « stratégiques ».

« Les dettes ne doivent pas se rembourser au détriment des écoles, des hôpitaux et du bien-être de notre peuple. Il est temps de dire stop », a déclaré l’un des quinze.

Un vieux fantasme revisité

Ces propos, comme la proposition de loi elle-même, sont indécents. Ils projettent l’image d’un pays qui n’a plus d’honneur.

Lorsqu’un emprunteur demande un crédit, la première chose qu’il donne au prêteur, c’est sa parole. Sans cette parole, aucun prêteur ne délivrerait le moindre millime.

Dans notre culture, la parole donnée est sacrée. « Celui qui donne sa parole donne son cou » (الّي عطى كلمته عطى رقبته), dit le dicton tunisien. Un autre, tout aussi tunisien, renchérit : « L’homme (avec un h minuscule) se mesure par sa parole » (الرجل بكلمتو يتقاس).

En refusant d’honorer la dette publique, ces quinze députés montrent qu’ils sont prêts à renier la parole de l’État. Ce manquement à l’honneur de ne pas rembourser la dette dans les délais n’est malheureusement pas une première.

L’ancien président Moncef Marzouki en avait déjà fait un cheval de bataille, appelant à transformer ces créances en investissements locaux.

À l’international, plusieurs pays très endettés ont effectivement demandé l’allègement ou l’annulation de leurs dettes, faute de pouvoir les honorer.

Mais la Tunisie n’est pas dans cette situation. Et elle n’est plus gouvernée par quelqu’un qui ignore ce que le mot honneur veut dire.

L’indécence, mais aussi la légèreté et l’aveuglement

Ces députés ne se contentent pas d’être indécents : ils font aussi preuve d’une légèreté confondante et d’un aveuglement total.

Pourquoi donc la Tunisie n’arriverait-elle pas à rembourser ses dettes à temps ? Il suffit d’observer en détail les dépenses de l’État pour comprendre. On y trouve une multitude de charges farfelues, intenables financièrement et discutables politiquement.

Le train de vie de l’État est onéreux, surdimensionné, sous-productif.

Les budgets de plusieurs départements, à commencer par la présidence de la République, sont en croissance incessante que rien ne justifie.

L’État consacre des milliards de dinars à la compensation, alors qu’il devrait réorienter cette aide vers ceux qui en ont réellement besoin. Pourquoi donc l’État compenserait-il le carburant d’une grosse berline de quatorze chevaux ?

L’État consacre des milliards de dinars à l’énergie et rechigne à adopter les énergies renouvelables, alors que le pays bénéficie de plus de 300 jours de soleil par an.

L’État continue à traîner les boulets de dizaines d’entreprises publiques qu’il aurait dû fermer ou privatiser depuis belle lurette.

L’État consacre des millions de dinars aux entreprises communautaires alors qu’aucune étude de faisabilité n’a démontré leur viabilité.

L’État continue à mener la vie dure aux entreprises, les seules capables de générer croissance, ressources et emplois.

Le pouvoir continue à diaboliser les chefs d’entreprise et le capital, créant ainsi un climat d’investissement des plus malsains.

Au lieu de mendier un moratoire sur les crédits étrangers, ces quinze députés auraient pu demander à leur président – sans lequel ils n’auraient jamais foulé l’hémicycle – de revoir ses dogmes et de s’ajuster au XXIᵉ siècle. Gouverner avec des idées figées de 1978 n’a jamais bâti une économie en 2025.

Des députés déconnectés des réalités les plus élémentaires

Mais au-delà de leur légèreté, ces députés affichent un manque de vision abyssal.

Ont-ils réfléchi une seule seconde aux conséquences de leur proposition ?

Comment réagiront les partenaires de la Tunisie – ceux qui lui ont prêté de l’argent – en découvrant que le Parlement tunisien propose officiellement de ne plus honorer ses dettes ?

Lorsqu’un contribuable ne règle pas ses obligations fiscales ou sociales, l’État déclenche immédiatement une saisie-exécution (عقلة تنفيذية).

Lorsqu’un client ne rembourse pas sa banque, celle-ci saisit le bien hypothéqué. Les sociétés de leasing font de même.

Mais quand l’État refuse de rembourser… que se passe-t-il ?

Les créanciers ont des armes que les députés ignorent

Contrairement à ce que semblent croire nos quinze députés, les créanciers disposent d’un arsenal bien plus large que la simple saisie d’un avion Tunisair ou d’un navire de la CTN.

Ils peuvent saisir tout actif tunisien à l’étranger : comptes bancaires d’ambassades, résidences, véhicules, matériel en transit. Ils peuvent détourner des cargaisons vitales — y compris céréales, carburant et médicaments — ou refuser d’assurer les marchandises destinées à la Tunisie. Sans assurance, aucun navire ne part, aucun conteneur n’est chargé. Le commerce extérieur s’arrête net.

Les institutions financières peuvent ralentir ou surveiller les transactions SWIFT, transformant un virement de 48 heures en un virement de dix jours. Les agences de notation classent immédiatement le pays en défaut, obligeant les investisseurs à quitter immédiatement le pays. La Tunisie est alors exclue des marchés financiers.

Quant aux créanciers tunisiens — notamment les banques — ils risquent la banqueroute. Et si les banques tombent, c’est toute l’économie qui s’effondre derrière elles.

Le plus grotesque dans cette affaire est que le budget 2026, tel que présenté dans le projet de loi de finances, repose justement sur des milliards de nouveaux crédits. Or si le Parlement annonce au monde qu’il ne compte pas rembourser les anciens, qui va prêter un seul dinar à la Tunisie pour financer les prochains mois, y compris… les salaires des députés eux-mêmes ?

Voilà à quoi jouent nos quinze parlementaires : à mettre le pays en défaut, à couper toute source de financement et à saper l’économie qu’ils prétendent défendre. Ils ne manquent pas seulement d’honneur : ils manquent de jugeote.

Le pays sombre, eux regardent ailleurs

Ce défilé d’indécence au Parlement dit tout de l’époque : des ministres qui jurent sur Dieu pour nier l’évidence, d’autres qui fuient l’hémicycle, des élus qui se chamaillent et proposent d’annuler la dette comme on jette une bouteille à la mer, et une classe politique qui joue avec les fondations mêmes de l’État sans mesurer une seule seconde les conséquences de ses actes.

Il fut un temps où la Tunisie se débattait avec la médiocrité ; aujourd’hui, elle se débat avec l’inconscience.

Le pays ne souffre plus seulement d’incompétence : il souffre de responsables qui confondent pouvoir et caprice, souveraineté et irresponsabilité, patriotisme et démagogie. On ne gouverne pas une nation en accumulant les postures, en méprisant la loi et en reniant la parole donnée.

La démocratie ne garantit pas la qualité des dirigeants ; elle garantit seulement que les peuples finissent toujours par voir clair. Les Tunisiens, eux, savent désormais qui les représente… et surtout qui ne les représente pas.

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5 commentaires

  1. Mhammed Ben Hassine

    18 novembre 2025 | 16h16

    [Des députés déconnectés des réalités les plus élémentaires]
    Hélas Si nizar ils ne sont pas les seuls
    Regarder à gauche et à droite vous ne verrez que des déconnectés à on croire que la tunisie est leader

  2. Mhammed Ben Hassine

    18 novembre 2025 | 16h08

    [Budget de la présidence de la République est en croissance incessante que rien ne justifie.]
    Au contraire Mr nizar inflation et pouvoir d’achat de la présidence oblige..!

  3. Roberto Di Camerino

    18 novembre 2025 | 14h48

    L »histoire va-t-elle se repeter, ( je l’espere) ces imbeciles de soit disant ‘representants » feraient mieux de reviser un peu la tragedie du pays du 19eme siecle:
    Je cite:
    L’endettement croissant de la Tunisie au XIXe siècle, dû en grande partie à des prêts étrangers défavorables contractés pour sa modernisation et à des fins personnelles par le Bey,

    entraîna sa faillite en 1869 et la création d’une Commission financière internationale. Cette commission, dirigée par la France et dominée par les puissances européennes, facilita l’occupation française et l’établissement d’un protectorat en 1881, car elle servait à gérer la dette au profit des créanciers étrangers plutôt que de la Tunisie.

  4. zaghouan2040

    17 novembre 2025 | 21h06

    Le propre de l’ignorant c’est d’ignorer son ignorance
    Les députés auteurs de la proposition de soustraire la Tunisie de ses engagements financiers internationaux témoigne d’un aveuglement structurel
    Le même aveuglement institutionnel amenant le recours massif a l’endettement public auprès des banques locales
    Les risques sont pourtant énormes pour l’économie et le pouvoir d’achat mais je suis à peu près certain que le pouvoir n’en mesure pas la gravité

  5. mohamedtekaya

    17 novembre 2025 | 19h40

    Il fut un temps où la Tunisie se débattait avec la médiocrité ; aujourd’hui, elle se débat avec l’inconscience de la médiocrité.