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Sfax se rebelle

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

Après les 45.000 manifestants de Gabès, c’est Sfax qui entre en grève générale aujourd’hui dans 68 entreprises du secteur privé pour dénoncer la rupture des négociations salariales et le passage en force du gouvernement. Soutenu par l’UGTT et ignoré par une Utica silencieuse, le mouvement s’inscrit dans une montée nationale de la contestation qui culminera à Tunis dans les prochains jours.

La journée de ce mardi 18 novembre marque un tournant : l’Union régionale de l’UGTT de Sfax a maintenu une grève générale dans 68 entreprises du secteur privé, après l’échec de la relance des négociations salariales pour 2025, 2026 et 2027.

Selon l’organisation syndicale, les discussions promises ont été bloquées par la partie gouvernementale, malgré un engagement antérieur de rouvrir un cycle de négociation.

L’UGTT rappelle qu’en l’absence de dialogue social, la grève est le seul moyen légal d’exprimer un désaccord.

Le déroulé est très encadré : grève sur les lieux de travail, rassemblement à la maison de l’UGTT, puis marche vers le siège du gouvernorat.

Le message est clair : la contestation se veut visible, assumée et juridiquement solide.

L’UGTT apporte son soutien total

La dimension nationale s’est précisée hier soir, lundi 17 novembre.

Le bureau exécutif de l’UGTT, dans un communiqué signé par Noureddine Taboubi, a exprimé son soutien total au mouvement de Sfax.

Le texte insiste sur trois points essentiels : la grève est légale et justifiée, car elle répond à la fermeture des négociations sur les augmentations 2025 ; plusieurs entreprises ont déjà conclu des accords, ce qui a entraîné l’annulation du mouvement pour elles ; la responsabilité du blocage incombe à ceux qui refusent d’ouvrir le dialogue.

Le communiqué met en garde contre toute pression ou mesure illégale contre les grévistes, rappelant que le droit de grève et le droit de négocier font partie des fondamentaux du droit du travail tunisien.

La mobilisation a également été portée par le porte-parole de l’UGTT, Ghassen Ksibi, qui a dénoncé publiquement, ce matin, l’absurdité de la situation : comment accepter qu’en 2025, plus d’un million et demi de salariés du privé se retrouvent sans aucune augmentation parce que l’État refuse d’ouvrir la négociation obligatoire ?

M. Ksibi rappelle un point décisif : là où les entreprises ont négocié, la grève a été levée. Là où elles refusent, elle se maintient.

Ce cadrage simple suffit à démentir les accusations de blocage portées contre l’UGTT par certains milieux patronaux.

Le syndicat présente la grève comme la conséquence directe d’un dialogue social fermé, et non comme une initiative idéologique.

L’Utica nationale se mure dans le silence

Pendant que l’État assume une démarche unilatérale inédite depuis 1973 et que l’UGTT mobilise ses structures, l’Utica nationale adopte un silence total.

Ce mutisme pose un problème : l’État s’arroge une prérogative qui touche directement le secteur privé, mais la centrale patronale ne réagit pas.

Aucune prise de position. Aucune défense de la négociation collective. Aucun rappel de l’article 134 du Code du travail.

Ce silence apparaît d’autant plus étrange que l’Utica devrait, au minimum, défendre ses propres prérogatives.

L’Utica de Sfax attaque frontalement l’UGTT

Contrairement à Tunis, l’Union régionale de l’Utica à Sfax a publié le 11 novembre un communiqué très agressif contre l’UGTT, l’accusant de menacer l’économie locale et de perturber les entreprises.

Signé par le président de l’Union régionale Anouar Triki, le texte ne contient aucune critique envers la décision de l’État d’imposer des augmentations sans négociation, pourtant au cœur de la crise actuelle.

L’Utica régionale concentre tous ses reproches sur l’UGTT, sans un mot sur la violation du cadre légal par le pouvoir.

Cette attitude crée un déséquilibre évident : le patronat régional attaque les travailleurs qui réclament l’application de la loi, mais pas les autorités qui la piétinent.

Des voix dissidentes dans le patronat sfaxien

Heureusement, Sfax n’est pas totalement alignée sur ce discours officiel et policé du patronat qu’il soit central ou régional.

Le chef d’entreprise originaire de la région, Mehdi Abdelmoula, membre de l’Utica mais considéré comme une voix indépendante, presque paria, a rappelé publiquement ce que représente sa région :

26 % du PIB national, 40 % des exportations d’huile d’olive, 40 % des exportations agricoles, 60 % des produits de la mer, plus de 71.000 entreprises, un tissu économique extraordinairement dense… et aucun investissement public majeur à la hauteur de ces contributions.

Son message est limpide : on exige de Sfax de produire, mais on refuse de lui donner les conditions minimales de développement — et maintenant, on l’accuse lorsqu’elle réclame simplement la négociation prévue par la loi.

Une grève locale, mais un enjeu national

Ce qui se joue aujourd’hui à Sfax dépasse largement les frontières de la région.

La grève intervient au cœur d’une séquence nationale où les signaux d’alerte se multiplient, chacun révélant une société qui refuse de rester silencieuse face aux dérives du pouvoir.

Tout a commencé, ou presque, à Gabès. Le 22 octobre dernier, la ville a connu l’une des plus grandes manifestations de son histoire : près de 45.000 personnes dans les rues pour dénoncer la pollution, l’abandon de l’État et les menaces sanitaires qui empoisonnent le quotidien.

Cette mobilisation massive n’était pas un incident isolé.

Elle exprimait un ras-le-bol profond, une colère sociale enracinée, une rupture de confiance.

Aujourd’hui, c’est Sfax qui prend le relais.

Cette fois, la contestation porte sur le droit du travail, sur la négociation collective, sur la manière dont l’État traite les travailleurs.

À Gabès, on dénonçait l’empoisonnement de la ville.

À Sfax, on dénonce l’empoisonnement du dialogue social.

Et demain ?

Dans les prochains jours, la contestation va gagner la capitale.

Ce jeudi, les journalistes prévoient une manifestation devant la Kasbah, pour protester contre les restrictions, les pressions et le climat de répression.

Et samedi 22 novembre, Tunis s’attend à une très grande marche, appelée depuis la place des Droits de l’Homme, avec un mot d’ordre simple et symbolique : tout le monde en pull noir.

ONG, avocats, journalistes, défenseurs des droits, associations : les organisateurs anticipent plusieurs milliers de manifestants.

Dans ce contexte, la grève de Sfax n’est pas un événement isolé.

Elle s’inscrit dans un crescendo national, un mouvement où les régions, les corps intermédiaires et les professions se succèdent pour rappeler que l’État ne peut pas gouverner seul contre tout le monde.

Sfax ouvre un nouveau chapitre de cette séquence.

Et si le pouvoir refuse toujours d’entendre, il pourrait bien découvrir que la rue, elle, n’a pas perdu sa voix.

Maya Bouallégui

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Commentaire

  1. zaghouan2040

    18 novembre 2025 | 14h30

    Pour l’instant la mobilisation dans la rue semble limitée en cet après midi
    Mais la colère sourde des Sfaxiens est plus que justifiée
    Toute la Tunisie sait que cette région industrieuse avait et a encore un énorme potentiel
    Toute la Tunisie sait aussi que Sfax a été et est encore victime d’un véritable sabotage sournois profondément criminel de la part du lobby sahélien , et ce depuis 40 années : sabotage économique logistique (le port de Skhirra au potentiel enorme est volontairement marginalisé)environnemental urbain societal culturel ect etc
    Sfax ne doit surtout pas faire de l’ombre a Sousse
    L’Histoire sera impitoyable
    Bon courage aux Sfaxiens