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Clitomaque de Carthage, l’IA et le choix nucléaire de la Tunisie

Par Ghazi Ben Ahmed

Par Ghazi Ben Ahmed*

Et si un philosophe carthaginois du IIᵉ siècle avant notre ère pouvait éclairer les choix énergétiques et numériques de la Tunisie contemporaine ? Clitomaque de Carthage, figure majeure mais largement oubliée de la philosophie antique, originaire de la cité punique détruite par Rome, s’exila à Athènes où il prit la tête de la Nouvelle Académie après Carnéade et développa une pensée sceptique fondée sur un principe simple : nous ne disposons jamais de certitudes absolues, seulement de degrés de probabilité sur lesquels nous devons pourtant fonder nos décisions.

Refusant l’illusion d’un savoir total, il proposait une éthique de l’action dans l’incertitude : agir selon ce qui est le plus probable d’être bénéfique, tout en reconnaissant les limites de notre connaissance. Cette attitude, héritée d’une civilisation qui avait appris à survivre entre Rome et la Grèce en jouant de l’adaptation plutôt que de la domination, offre aujourd’hui un cadre intellectuel précieux pour penser un choix stratégique majeur : la capacité de la Tunisie à lier son avenir énergétique à son ambition numérique, et à assumer, dans ce cadre, un pari raisonné sur l’énergie nucléaire à moyen-long terme.

La révolution numérique face au mur énergétique

La révolution numérique, et en particulier l’essor de l’intelligence artificielle, repose sur une métaphysique implicite de la probabilité. Des réseaux neuronaux aux modèles prédictifs, les outils d’IA modernes transforment des masses de données en prévisions et en décisions fondées sur des calculs probabilistes. Des penseurs contemporains comme Nick Bostrom ont poussé cette logique plus loin encore, théorisant la possibilité que nous vivions dans une simulation informatique avancée, sur la base de raisonnements probabilistes appliqués au réel lui-même. L’algorithme devient alors non seulement un outil d’aide à la décision, mais une manière de concevoir et de modéliser le monde. L’humanité est passée d’un scepticisme raisonné, à la Clitomaque, à une forme de foi computationnelle où le calcul est parfois tenu pour vérité ultime.

Cette évolution n’est pas qu’un débat philosophique abstrait. Elle a des traductions immédiates pour un pays comme la Tunisie, qui dispose d’un vivier remarquable de compétences en ingénierie, en mathématiques appliquées et en science des données, mais dont les infrastructures matérielles freinent dramatiquement l’essor. Plus de 60 % de la population tunisienne a moins de 35 ans ; les écoles d’ingénieurs forment chaque année des profils compétitifs ; et des entreprises comme InstaDeep, rachetée par BioNTech en 2023, ont démontré la capacité des talents tunisiens à contribuer à des avancées internationales en IA. L’intelligence artificielle pourrait devenir un levier majeur de transformation économique, qu’il s’agisse de l’optimisation de l’agriculture, de la gestion de l’eau, de la détection précoce des crises sanitaires ou du pilotage intelligent des réseaux électriques.

Pourtant, cette promesse reste largement théorique tant que la question énergétique demeure sans réponse. La Tunisie importe près de la moitié de son gaz naturel, ce qui l’expose à la volatilité des prix mondiaux et aux chocs géopolitiques. Cette situation la livre aux humeurs du pouvoir algérien, réduit sa capacité à défendre ses intérêts propres et porte directement atteinte à sa souveraineté.

La production d’électricité a de nouveau reculé de 4 % en septembre 2025, et les centrales thermiques, souvent vétustes et mal entretenues, tombent régulièrement en panne. Chaque été, la gestion du parc de climatiseurs met le réseau sous tension, provoquant des coupures fréquentes qui pénalisent autant les ménages que les entreprises. Derrière ces dysfonctionnements récurrents se cache aussi une équation économique intenable : sans les subventions publiques désormais à proscrire, le coût réel de production de l’électricité en Tunisie atteindrait environ 472 millimes/kWh, selon le ministère de l’Industrie. C’est l’État qui, au prix d’une allocation peu optimale de ressources déjà rares, prend en charge près de 40 % du coût, si bien que les usagers ne paient qu’une fraction du véritable prix de l’énergie. Ce niveau de subvention masque la réalité des coûts, et la situation est d’autant plus préoccupante que 70 % de l’électricité est produite à partir de gaz naturel importé.

Dans ces conditions, même subventionné, le prix moyen de l’électricité reste trop élevé pour attirer des data centers ou soutenir des capacités de calcul intensif, surtout dans un environnement régional désormais fortement compétitif. Quant aux énergies renouvelables, elles progressent lentement : leur part demeure faible (5–6 % en 2025) et leur intermittence impose des coûts de stockage et de renforcement du réseau que le pays peine à assumer. Sans énergie abondante, stable et bon marché, il n’y aura pas de révolution IA en Tunisie, et les talents continueront de partir là où se trouvent les serveurs, les investissements et les opportunités.

La question de la transition énergétique reste, au fond, largement impensée en Tunisie. Le pays s’est transformé en quasi-vassal énergétique, dopé au gaz algérien bon marché plutôt qu’engagé dans une stratégie de souveraineté à long terme. Même si l’on admet que le nucléaire offrirait, sur la durée, une électricité plus compétitive et plus stable, demeure une question centrale : qui acceptera de financer un tel pari dans un État affaibli, sans vision claire et sans réformes ? Faute de répondre à cette question, la Tunisie se contente de suivre la trajectoire dictée par les flux d’investissements existants : elle se tourne vers les renouvelables là où se trouvent les financements internationaux, dans un schéma où les bailleurs imposent de facto leurs priorités, bien plus qu’ils n’accompagnent un choix stratégique souverain.

Le nucléaire, une « opinion plausible »

C’est dans ce contexte que la question du nucléaire doit être posée non comme un tabou idéologique, mais comme un objet de réflexion stratégique. À cet égard, les SMR (Small Modular Reactors) offrent une option beaucoup plus adaptée à un pays comme la Tunisie que les grandes centrales classiques : ces réacteurs de 50 à 300 MW sont fabriqués en usine, intègrent des dispositifs de sûreté passifs, coûtent moins cher à déployer et s’insèrent plus facilement dans un réseau électrique de taille moyenne. Leur installation est plus simple, leur contrôle plus aisé, leur empreinte au sol minimale, et ils se prêtent particulièrement bien à l’alimentation continue de data centers dédiés à l’IA, où la stabilité de la fourniture énergétique est critique.

L’énergie nucléaire civile présente trois caractéristiques déterminantes pour soutenir un projet d’industrialisation numérique : elle est bas carbone, disponible en continu (24/7) et, une fois l’investissement initial amorti, offre un coût marginal de production relativement faible et stable. Face à un parc électrique vieillissant et à la fragilité du réseau, elle constitue une option sérieuse pour sécuriser le socle énergétique indispensable à l’essor technologique. La Tunisie n’a pas ignoré ce potentiel : en 2025, elle a adopté un programme-cadre 2025-2029 pour l’utilisation sûre de l’énergie nucléaire civile avec l’AIEA. Des projets de centrale, envisagés autour de 2020, avaient été gelés pour des raisons financières et politiques, mais la levée, en 2025, de l’interdiction de financement du nucléaire par la Banque mondiale rouvre la possibilité de partenariats structurants.

Pour les décideurs tunisiens comme pour les institutions internationales, l’enjeu n’est ni de présenter le nucléaire comme solution miracle, ni de l’écarter au nom de peurs héritées des années 1980. Il s’agit d’appliquer, au niveau stratégique, ce que Clitomaque proposait sur le plan philosophique : reconnaître l’incertitude, mais agir selon ce qui est le plus probable de maximiser le bien commun. Les risques associés au nucléaire – sûreté des installations, gestion des déchets, dépendance technologique vis-à-vis de fournisseurs étrangers, risques de corruption sur les grands chantiers – existent, mais ils sont connus, encadrés et techniquement gérables. En revanche, les bénéfices potentiels sont considérables : stabilisation du réseau électrique, attractivité accrue pour les data centers, montée en gamme de l’industrie, projets de recherche appliquée de haut niveau, emplois hautement qualifiés, et insertion de la Tunisie dans des chaînes de valeur technologiques régionales.

Une telle orientation exige toutefois une gouvernance solide : transparence des procédures, régulation indépendante, débat public responsable, articulation claire avec la stratégie renouvelable nationale, et planification sur plusieurs décennies. Elle suppose également de redéfinir la place du pays dans son environnement méditerranéen : alors que l’Égypte construit avec Rosatom, que l’Afrique du Sud modernise son parc, et que plusieurs pays africains s’interrogent sur la place du nucléaire dans leur transition énergétique, la Tunisie doit décider si elle veut subir ou accompagner cette recomposition. Ses atouts – niveau de formation, proximité de l’Europe, diaspora scientifique, position géographique – peuvent lui permettre de négocier des partenariats équilibrés et de transformer une contrainte énergétique en opportunité stratégique.

En définitive, il ne s’agit pas de rechercher une solution parfaite, mais d’identifier le pari le plus rationnel dans les conditions actuelles. Un modèle fondé sur le gaz importé, des renouvelables sous-investis, des centrales vieillissantes, une fuite continue des talents et une économie numérique sous-dimensionnée est, à sa manière, un pari implicite – mais un pari perdant. Un modèle articulant renouvelables, efficacité énergétique et nucléaire civil pour soutenir un projet national d’industrialisation numérique est un pari différent : plus exigeant, mais infiniment plus porteur pour la prospérité et la stabilité du pays. C’est ce que Clitomaque aurait sans doute appelé une “opinion plausible” : non une vérité absolue, mais la meilleure option disponible compte tenu des contraintes du moment.

La Tunisie a longtemps été un laboratoire politique et économique en Méditerranée ; elle peut devenir, si elle le décide, le laboratoire d’une transition énergétique au service de sa transition numérique. Une stratégie gagnante serait d’articuler, dès maintenant, un déploiement massif du solaire pour soutenir l’essor d’une IA locale et réduire la dépendance énergétique, tout en se préparant à intégrer, à l’horizon 2030, des SMR capables d’assurer une production continue, pilotable et compétitive. Un tel modèle hybride, mêlant renouvelables et nucléaire de nouvelle génération, n’a rien d’idéologique : il relève d’une évaluation lucide des risques et des gains. Entre l’immobilisme coûteux et l’audace maîtrisée, le véritable réalisme consiste à choisir la seconde voie. C’est ainsi que le pays pourra non seulement former des spécialistes de l’IA, mais surtout leur offrir un territoire où déployer leurs compétences, au service d’une Tunisie plus souveraine, plus innovante et mieux arrimée aux chaînes de valeur du XXIᵉ siècle.

*Fondateur du Mediterranean Development Initiative

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7 commentaires

  1. Karim Mezhoud

    22 novembre 2025 | 23h03

    Texte trop long et non convaincant et manque le chapitre de l’uranium tunisien donné gratuitement à la france sous le phosphate. Le slr coute coûtera plus cher. La Tunisie doit d’abord fait son propre exploitation d’uranium, pour avoir son autonomie, ensuite on parlera du reste. Mais lAIEA et l’otan ne nous laisserons pas s’il n’y aurait pas des vrais …’

    • Gg

      23 novembre 2025 | 12h29

      Bonjour Karim,
      J’ai beau chercher, nulle part je ne vois que la Tunisie aurait « donné de l’uranium » à la France.
      Pouvez vous citer vos sources?

  2. Gg

    22 novembre 2025 | 12h29

    Le nucléaire en Tunisie ? Folie!

    Vous dites vous même « Une telle orientation exige toutefois une gouvernance solide : transparence des procédures, régulation indépendante, débat public responsable, articulation claire avec la stratégie renouvelable nationale, et planification sur plusieurs décennies »
    Donc une indépendance totale des organismes de surveillance par rapport au politique. On a vu a Tchernobyl ce que donne le nucléaire lorsque la sûreté est soumise au politique!
    La maintenance dans le nucléaire est du même tonneau qu’en aéronautique : on surveille, de facon totalement objective et indépendante, et on répare avant la panne.
    Or vous êtes dans un pays où on attend que les toits des écoles tombent sur les élèves pour réparer !
    Où on attend que les czmions et autobus s’ecrasent pour constater qu’il fallait réparer.
    Voyez Gabes, il faut fermer cette usine avant que la catasyrophe majeure n »arrive. Mais ce sont les politiques qui décident, et ils sont incapables de la faire.
    Ne parlons même pas de la corruption…
    Bref, la sûreté dans le nucléaire doit être totalement indépendante du pouvoir, elle doit être prédictive et dégagée de toute autre considération autre que la sûreté.
    De même pour les déchets, un Gabes radioactif est inenvisageable.
    Tout montre que vous ne le pouvez pas!

  3. jamel.tazarki

    21 novembre 2025 | 19h26

    Clitomaque n’a rien à faire dans cet article ! C’est même hors sujet!

  4. Zein.Benali

    21 novembre 2025 | 15h42

    Je rajouterai à la remarque très juste de « Rationnel » qu’en plus d’être encore une technologie expérimentale les SMR sont trop cher, trop techniques pour la Tunisie. L’énergie solaire photovoltaïque reste la moins chère, dans nos contrée on parle de 0.04€ du kwh soit 150 millimes. investir sur le réseaux, la rationalisation des habitudes de consommations et le stockage semble être le meilleur chemin pour le future d’un pays comme la Tunisie. Et ne jamais oublier que le meilleur kwh est celui économisé.
    L’idée de mettre des centres de calculs en Tunisie pour l’IA est au de là de la folie, car en plus de la consommation énergétique celà impliquerai de la consommation d’eau dans un pays qui en manque pour ses habitants !
    Dans très peu de temps (quelques semaines) la bulle IA va exploser et on n’en parlera plus dans des termes aussi délirants qu’aujourd’hui ….

    • Carthagogo centrisme

      22 novembre 2025 | 14h22

      Enième alibi, clitomatique cette fois ci après le précédent augustinique, frisant encore le hors sujet et autre discursivité de cartagogocentrisme zinzolin…

      Un petit tour du coté des Ibn Sabin, Al Jabri, Al Ghazali et autres Ibn Khaldun bien plus pertinent que Clitomaque sur le sujet de l’article ?

      Embarras du choix pertinent…et débarras de l’épluchoir obérant , nest ce pas 😉

      Et deux sujets d’articles , deux ! (pour la prochaine fois… 😉

  5. Rationnel

    21 novembre 2025 | 14h56

    Une strategie trop ambitieuse, aucun pays ocidental n’a reussi dans le domaine des SMR. Le seul pays qui pretend avoir reussi est la Chine mais c’est a verififer. La Tunisie peut elle reussir ou le reste du monde a echoue?
    Le potentiel des Small Modular Reactors (SMR) est encore en cours de démonstration à l’échelle mondiale. Aucun pays n’a encore prouvé leur viabilité commerciale, mais plusieurs sont en lice :
    Chine : Leader actuel, avec le réacteur HTR-PM connecté au réseau depuis 2023.
    Russie : A la centrale flottante Akademik Lomonosov en opération depuis 2020, mais c’est un modèle niche.
    États-Unis : En difficulté après l’annulation du projet NuScale en 2023, mais d’autres projets sont en développement.
    Canada : A un plan solide, mais le projet de BWRX-300 à Darlington est toujours en phase de planification avancée pour les années 2030.
    Les SMR représentent une option plausible, mais que la fenêtre pour un pays comme la Tunisie est encore lointaine, on doit se préparer pour adopter la technologie lorsque ces premiers démonstrateurs (notamment au Canada) auront fait leurs preuves. ce n’est pas pour 2030 mais plutot 2040. Le Canada est un pays pionnier dans le doamine du nucleaire a petite echelle, les reacteurs CANDU etaient concu dans les annees 1950.