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La fausse bonne idée de l’impôt sur la fortune en Tunisie

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

La Tunisie a failli instaurer un impôt sur la fortune dans le cadre de la Loi de finances 2026. Une idée sortie des bureaux du ministère des Finances, sans aucun débat public préalable, immédiatement combattue par le patronat et finalement rejetée par le Parlement. Une parenthèse de quelques jours qui révèle autant l’improvisation de l’État que le malentendu national autour de la richesse.

Une proposition tombée du ciel, un débat escamoté

L’histoire commence dans un coin « technique » du projet de Loi de finances 2026 avec l’article 50 prévoyant l’instauration d’un impôt sur la fortune.

Pas de mission parlementaire. Pas de livre blanc. Pas de débat public. Rien.

Juste une mesure sortie des tiroirs de l’administration des finances, soutenue par le Conseil des districts et des régions, glissée dans le budget comme on glisse un post-it sous une pile, avec l’espoir que personne ne le voie trop vite.

Sauf que le patronat, lui, l’a vu immédiatement.

L’Utica a été la première à monter au créneau : elle a dénoncé une mesure improvisée, économiquement dangereuse, et surtout adoptée sans aucune concertation.

La Conect lui a emboîté le pas, parlant d’une pression fiscale devenue « asphyxiante », d’un signal désastreux envoyé aux investisseurs, et d’une réforme bricolée comme tant d’autres.

Ce lobbying patronal, uni comme rarement, a fait son effet. En quelques heures, la controverse a pris.

Et dans un Parlement où personne n’a envie d’endosser un impôt impopulaire — même symbolique — l’issue était écrite : la Commission des finances a supprimé l’article.

Avant d’aller plus loin, rappelons ce qu’est un impôt sur la fortune : un prélèvement annuel sur le patrimoine net (biens immobiliers, placements financiers, actifs divers) des personnes dépassant un seuil fixé par la loi. Une mesure appliquée dans certains pays, abandonnée dans beaucoup d’autres, rarement neutre économiquement, toujours sensible politiquement.

Ailleurs, un impôt discuté, calibré, assumé

Dans le monde, l’impôt sur la fortune n’est jamais une décision improvisée. C’est un débat public. Un vrai. C’est-à-dire on implique dans les médias les économistes, les politiciens, les politologues et les représentants des intéressés.

La France l’a appliqué pendant des décennies avant de le transformer pour réduire l’exode fiscal.

La Suisse le maintient, mais de manière hyper-calibrée, canton par canton.

La Norvège l’a conservé, mais il alimente régulièrement la controverse sur la fuite des capitaux.

L’Espagne a choisi de le rendre temporaire.

La Belgique ne l’a jamais instauré, considérant que son économie ouverte ne le supportera pas.

Partout où il existe, cet impôt est adossé à des études d’impact, des consultations publiques, des arbitrages.

Il suppose l’existence d’une base taxable réelle, visible, mesurable, stable.

Et surtout : l’existence de riches. De vrais riches. Pas de fortunes fragiles ou de patrimoines bricolés.

Ce qui nous mène naturellement à la Tunisie.

La Tunisie, ce pays où même les riches sont pauvres

Imposer la fortune présuppose qu’elle existe.

Or, en Tunisie, la fortune est un mirage.

À une heure de vol de Tunis, un rapide passage à Nice, à quelques encablures de la promenade des Anglais, suffit pour comprendre. Les parkings de l’aéroport sont remplis de petits jets privés appartenant à des particuliers. Dans les ports, des yachts valant plusieurs millions dorment sur l’eau.

Dans les rues, les Maybach, Rolls Royce, Lamborghini et Ferrari sont monnaie courante et pas uniquement à Paris, Londres ou New York.

Même à Dakar, à Tripoli, à Casablanca ou à Rabat, on croise ces voitures comme on croise des Mercedes chez nous.

La richesse y est visible, assumée, affichée.

En Tunisie, il suffit de cinq secondes sur nos autoroutes pour saisir la différence : le pays est pauvre, et même ses riches sont pauvres.

Pas de jets privés. Pas de yachts. Pas de quartiers débordant d’opulence.

Pas de “richesse insolente” comme dans les villes huppées du monde (Monaco, Beverly Hills, Dubaï). Rien de ce que l’on voit comme richesses ailleurs sur la planète.

La rareté de la richesse visible n’est pas qu’économique. Elle est aussi culturelle.

En Tunisie, on n’aime pas les riches. On les soupçonne. On les questionne.

On leur demande toujours : « Comment tu as obtenu cela ? ». (من أين لك هذا ؟)

Depuis 2011, cette suspicion s’est institutionnalisée. Le régime actuel en fait un pilier de discours : le capital serait un prédateur, l’argent un soupçon, la richesse une faute morale.

Cette mentalité se diffuse partout, jusque dans nos pratiques économiques.

Chacun réduit ses marges, jusqu’à opérer à perte.

Les appels d’offres couronnent systématiquement le moins disant, jamais le meilleur.

On préfère un pays appauvri mais “propre” à un pays prospère mais critiqué.

Résultat : la Tunisie ne produit plus de richesse. Elle produit de la petite survie.

Et la petite survie ne se taxe pas.

Comment taxer une richesse qui n’existe pas ?

Au final, la conclusion est limpide : on ne peut pas instaurer un impôt sur la fortune dans un pays qui ne produit pas de fortune.

La Tunisie n’a jamais misé sur la création de richesse. Elle a structuré son modèle économique autour de la pauvreté : priorité aux subventions, aux aides sociales, aux politiques d’assistance.

Tous les gouvernements, quels qu’ils soient, ont tenu le même discours : parler de pauvreté, jamais de prospérité ; gérer la précarité, jamais encourager l’investissement ou l’accumulation du capital.

Dans un pays où la richesse n’est ni encouragée ni assumée, vouloir taxer le patrimoine relève du contresens.

Pourtant, la logique économique est connue et universelle :

  • « On ne peut redistribuer que ce qui a d’abord été créé. » — Milton Friedman
  • « La richesse des nations repose d’abord sur l’accumulation du capital. » — Adam Smith

Mais en Tunisie, on se plaît à faire l’inverse : on veut redistribuer ce qu’on n’a jamais créé, on veut taxer ce qui n’existe pas, on veut punir la richesse avant même de l’avoir laissée naître.

L’impôt sur la fortune n’est pas tombé à l’eau à cause du patronat.

Il est tombé à l’eau parce qu’il n’avait aucun pays réel sur lequel s’appuyer.

Une idée théorique, posée dans un pays qui ne théorise pas la création de richesse, mais son encadrement moral.

La Tunisie continuera de parler de pauvreté tant qu’elle refusera de parler de richesse.

Et tant qu’elle refusera de produire de la richesse, aucune taxe sur la fortune — présente ou future — n’aura quoi que ce soit à prélever.

Maya Bouallégui

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Commentaire

  1. 1/3i

    24 novembre 2025 | 20h32

    Elle est bien bonne celle là…

    Les grosses fortunes tunisiennes seraient pauvres…

    Alors déjà,qu’ils aient un impôt bien supérieur, pour rééquilibrer les subventions qu’ils touchent quand il font le plein de leurs bolides qui consomment du 20.. 25 litres au 100, ou pour le plein du Joli yacht qui mouille à gammarth…
    Ce ne serait que justice sociale….

    Quand j’en vois qui paient cash un range rover à 1 000 000 de dinars, alors que leurs impôts sur le revenu sont peanuts..
    Un prof, un employé de banque paie plus d’impôts qu’eux ..
    Quand je vous ces Villas a gammarth, la Marsa… On voit qu’il y a une large de manœuvre..

    Quant à l’évasion fiscale, on n’est pas dans une économie ouverte comme l’est l’Europe..

    Désolé BN, là on voit bien votre positionnement…