Mardi dernier, le président américain Donald Trump recevait en grande pompe son « ami » le prince héritier saoudien, Mohammed Ben Salman (alias MBS).
Inévitablement, le sujet du meurtre de Jamal Khashoggi allait être posé. Ce journaliste saoudien a été assassiné puis démembré en 2018 au consulat saoudien d’Istanbul. Il était coupable d’une seule chose : être un journaliste opposant au régime wahhabite. Un rapport de 2021 des services de renseignement américains, la CIA, concluait que MBS avait approuvé l’opération ayant conduit à sa mort.
Interrogé par un journaliste dans le bureau Ovale, Donald Trump a répondu sèchement : « Vous évoquez une personne qui a suscité une vive controverse. Beaucoup de gens n’appréciaient pas ce monsieur dont vous parlez. Qu’on l’aime ou non, ce sont des choses qui arrivent. Mais il [le prince héritier] n’en savait rien. Il n’est pas nécessaire de mettre nos invités dans l’embarras. »
En anglais, la phrase claque mieux et reflète à merveille la mentalité de Donald Trump : « Things happen. » (Ce sont des choses qui arrivent).
Le mépris de Trump pour les journalistes n’a jamais été un secret. Tout comme son indifférence envers la vie humaine. Chez lui, l’assassinat d’un journaliste n’est pas un scandale : c’est un détail qui dérange le protocole. Une gêne diplomatique qu’il balaie d’un revers de main.
Cette mentalité de western interpelle sur la nouvelle vision du « monde libre ». Cela donne des leçons à Poutine et Xi, mais finalement, les différences deviennent subtiles.
Trump aime dénoncer les méthodes de Poutine ou de Xi, mais lorsqu’il minimise un assassinat politique, il adopte exactement la même logique qu’eux : celle du pouvoir qui s’exonère de toute morale dès que ses intérêts l’exigent.
Les journalistes sont considérés comme une espèce à réduire au silence.
Things happen… même chez nous
Loin de la Maison-Blanche, à Tunis, et toutes proportions gardées, Kaïs Saïed ne diffère pas tant que ça du dirigeant américain et du prince héritier saoudien.
J’imagine facilement Kaïs Saïed dire en arabe littéraire un équivalent de « Things happen » à propos des journalistes tunisiens en prison. C’est bien lui qui a créé le décret 54 liberticide et ce sont bien ses ministres et ses institutions qui poursuivent des journalistes en justice.
Jusqu’à ce week-end encore, le président de l’instance électorale menaçait de poursuites ceux qui s’en prennent à lui.
Bien sûr, il y a une différence entre jeter un journaliste en prison et le démembrer. Mais se dire que ce n’est « pas la même mentalité » est une erreur. Car la mentalité est bien la même.
MBS qui ordonne d’assassiner et de démembrer, Trump qui banalise l’assassinat avec son « Things happen » et Saïed qui jette les journalistes en prison obéissent tous à un même état d’esprit : un bon journaliste est un journaliste muet.
Un bon journaliste est celui qui fait la propagande du pouvoir, ne médiatise pas ses erreurs et n’informe surtout pas l’opinion publique de ses magouilles.
Un bon journaliste, pour ces dirigeants, n’est pas celui qui enquête : c’est celui qui applaudit.
Un bon journaliste est celui qui comprend vite, qui ne pose pas trop de questions et qui s’autocensure avant même qu’on le lui demande.
La rue se mobilise — et les médias publics se taisent
Jeudi dernier, les journalistes ont organisé une petite manifestation à la Kasbah, devant la présidence du gouvernement, pour réclamer leurs droits et dire basta à la répression du pouvoir.
Samedi, la manifestation pour les libertés (2 500 à 3 000 personnes) s’est arrêtée devant le Syndicat national des journalistes tunisiens pour afficher un soutien clair à la liberté de la presse et appeler à la libération des journalistes.
La situation de la presse en Tunisie est aujourd’hui catastrophique. En 2025, la Tunisie a enregistré la plus forte baisse en Afrique du Nord selon le classement RSF de la liberté de la presse, passant de la 118ᵉ place en 2024 à la 129ᵉ. Nous étions 72ᵉ en 2020. Une dégringolade historique.
Pendant ce temps, les médias publics s’illustrent par leur silence. La manifestation de samedi n’a été couverte ni par La Presse ni par Assabah, les plus grands journaux publics.
Parenthèse : la Tunisie est l’un des derniers pays au monde à garder encore des journaux publics — partout ailleurs, on a compris que c’était un non-sens démocratique.
Ces journaux payés par le contribuable publient tous les jours, sans faute, la photo du président à la Une, même lorsqu’il n’a aucune activité. Des journaux figés dans le rôle de vitrine officielle, inutiles pour le citoyen mais parfaits pour le pouvoir. C’est exactement ce que recherchent Saïed, Trump et MBS : des médias dociles, alignés, serviles — des médias qui flattent, pas des médias qui questionnent.
Le cynisme comme doctrine
Dans un article remarquable publié hier par Le Monde, le journaliste belge Peter Vandermeersch résume l’époque.
Il rappelle que deux mots — « Things happen » — suffisent aujourd’hui à blanchir un assassinat politique et à installer, presque tranquillement, l’idée que la vie d’un journaliste est une variable secondaire dans les affaires d’État.
Dans sa tribune, M. Vandermeersch écrit que cette formule condense « la banalité du mal, la trahison de la vérité et le vide moral de la politique ». Deux mots qui réduisent « une exécution politique au rang d’accident », comme si Jamal Khashoggi n’était qu’un dommage collatéral dans un agenda diplomatique.
Il montre comment Trump, par cette phrase, « réécrit l’histoire », transformant le sang des puissants en une simple « tache sur la moquette ».
Et il ajoute que ce n’est plus seulement une faute morale, mais « une déclaration de principes » : un signal adressé à tous les dirigeants qui se croient intouchables : continuez, vous ne risquez rien !
À Carthage, cette philosophie n’est pas théorisée, mais elle est appliquée au quotidien.
Kaïs Saïed n’a pas prononcé de « Things happen » et n’a tué personne, mais il agit comme si les journalistes arrêtés, menacés ou poursuivis sous le décret 54 relevaient, eux aussi, de « choses qui arrivent ». Comme si l’emprisonnement d’un reporter ou la mise au pas d’une rédaction n’étaient que des épisodes ordinaires du pouvoir.
M. Vandermeersch rappelle que « celui qui écrit rompt le confort du mensonge ». Et c’est précisément cela que redoutent Trump, MBS, et Saïed : les journalistes qui parlent, qui dérangent, qui documentent — ceux qui refusent de se taire.
Tant que des dirigeants, ici ou ailleurs, continueront de considérer que « ce sont des choses qui arrivent », il faudra continuer d’écrire.
Encore et encore.
Parce que le silence, lui, ne profite qu’aux bourreaux.












8 commentaires
HE
Les journalistes sont comme tout le monde, ils sont de gauche de droite , du centre, etc..; ils écrivent donc selon leur perception du monde, l’intégrité idéologique est une illusion.
zaghouan2040
J’exprime mon profond respect pour les journalistes tunisiens et l’équipe de BN en particulier qui mènent un combat exemplaire et difficile
Viendra un jour où l’Histoire mettra en évidence vos engagements et vos sacrifices pour les prochaines générations puissent vivre libres et dignes
Comme vous
Houda
Merci pour ces mots qui nous touchent profondément.
Nous faisons simplement notre devoir, avec conscience et honnêteté, pour informer au mieux et servir l’intérêt public.
Votre soutien et votre confiance nous donnent la force de continuer, malgré les difficultés.
C’est à vous aussi que revient une part de ce combat. Merci.
HatemC
L’article essaie de construire une thèse choc : Trump, MBS et Saïed partagent “la même mentalité” vis-à-vis des journalistes.
Problème :
Ce rapprochement repose sur une émotion morale, pas sur une analyse politique.
Scientifiquement, dire « même mentalité » est une simplification abusive.
MBS
Monarchie absolue
Médias contrôlés par l’État
Assassinat, torture, disparition
Saïed
Dérive autoritaire personnelle
Mise au pas des médias, décret 54
Arrestations, procès, intimidation
Trump
Système démocratique avec contre-pouvoirs
Conflit avec médias militants
ZÉRO journaliste emprisonné ou tué sous son mandat
TRUMP NE S’EST PAS ATTAQUÉ À LA LIBERTÉ DE PRESSE — MAIS À CERTAINS JOURNALISTES MILITANTS
Il y a une différence majeure que l’article gomme volontairement :
– Trump n’a jamais fait voter de loi pour restreindre la presse.
– Il n’a jamais fait arrêter un journaliste.
– Les médias américains (CNN, NYT, MSNBC…) l’ont attaqué quotidiennement — et ils ont continué librement.
La phrase « Things happen » est présentée dans l’article comme preuve d’indifférence à la vie humaine.
Mais en réalité :
Trump défendait une relation stratégique avec l’Arabie Saoudite (économie, pétrole, Iran).
Il cherchait à désamorcer un incident diplomatique, pas à valider l’assassinat.
C’était du pragmatisme géopolitique, discutable certes, mais pas un appel à réduire les journalistes au silence …. HC
Hannibal
La semaine dernière, Trump a bien menacé de faire enlever la licence à la chaîne ABC qu’il accuse de diffuser des Fake news. Il y a justement l’histoire de Jimmy Kimmel.
Je suis d’accord qu’il y a des contre-pouvoirs mais à force de saturer la bande passante avec ses menaces, ses décrets en va-et-vient, ses déploiements de garde nationale sans la demande des gouverneurs, etc, j’ai bien peur qu’à un moment les américains vont être sidérés et basculer dans le laisser-faire.
Things can happen and money is money.
Roberto Di Camerino
Je suis tres impressionné par ton analyse, si juste et si claire. Un moment je pensais que JE l’avais ecrit.e moi-même.
Quant a Mr Bahloul , je pense qu’il est atteint de TDS
ecrire
« Tout comme son indifférence envers la vie humaine. Chez lui, l’assassinat d’un journaliste n’est pas un scandale : c’est un détail qui dérange le protocole. Une gêne diplomatique qu’il balaie. »
UN President qui se demene pour sauver les vies humaines partout ou elles sont menacées ne peut pas etre decrit comme: Indifferent envers la vie humaine sauf si on est atteint de Trump Derangement Syndrome.
Roberto Di Camerino
e suis tres impressionné par ton analyse, si juste et si claire. Un moment je pensais que JE l’avais ecrit.e moi-même.
Quant a Mr Bahloul , je pense qu’il est atteint de TDS
ecrire
« Tout comme son indifférence envers la vie humaine. Chez lui, l’assassinat d’un journaliste n’est pas un scandale : c’est un détail qui dérange le protocole. Une gêne diplomatique qu’il balaie. »
UN President qui se demene pour sauver les vies humaines partout ou elles sont menacées ne peut pas etre decrit comme: Indifferent envers la vie humaine sauf si on est atteint de Trump Derangement Syndrome.
Hannibal
Des chefs de gangs n’ayant pas le même QI mais qui partagent la même devise : la fin justifie les moyens.
On ne peut pas appeler un journaliste quelq’un qui n’est pas objectif.