« la manifestation de la décennie noire » ; « la manifestation des traîtres et des comploteurs »… voilà les injures lancées par les proches du régime pour décrire la marche citoyenne du samedi 22 novembre 2025. L’idée que des ennemis d’hier puissent marcher côte à côte, partager les mêmes slogans et dénoncer les mêmes dérives leur échappe complètement. Cette simple unité suffit à transformer ces Tunisiens en traîtres.
Traîtres au projet présidentiel qui a jeté en prison ceux qui osaient s’opposer, peu importe leur bord. L’impensable s’est produit : islamistes, destouriens, progressistes et socialistes, tous menacés, défilant ensemble pour dénoncer les mêmes abus.
Les manifestants, vêtus de noir, scandaient des slogans contre l’obscurantisme, l’oppression judiciaire et la répression. Ils réclamaient justice, liberté pour les prisonniers politiques, et une vie digne. Une vie sans risque de prison pour une opinion, sans suffocation due aux émanations chimiques que la société civile réclame depuis des années de voir démanteler. Ces « traîtres » défilaient sous une fumée noire, symbole du calvaire de leurs concitoyens, dont la vie est devenue étouffante à plus de 400 km de là.
Le patchwork des opposants : une menace insupportable
Pendant ce temps, les Zqafna, gardiens zélés du récit officiel, répètent avec ferveur les accusations du jour, dénigrant ce rassemblement inédit de Tunisiens unis par une même exigence : la justice. Ont-ils oublié qu’en janvier 2011, nous étions tous dans la rue, unis contre un ennemi commun et les mêmes dérives ? À l’époque, cet ennemi n’avait pas été élu démocratiquement.
Les opposants d’hier s’étaient rassemblés pour crier leur colère contre un régime qui les avait réprimés, emprisonnés et privés de leurs droits. Pourquoi ne le feraient-ils pas aujourd’hui ? Pourquoi ne s’insurgeraient-ils pas contre ce nouveau pouvoir qui emprisonne sous prétexte de complot, condamne à la pelle pour de simples opinions, multiplie les promesses non tenues, et rend la vie de ses propres électeurs plus dure chaque jour ?
La colère qui refuse de s’éteindre
Ces manifestants ne marchaient pas tous pour eux-mêmes, mais contre une situation qui les dépasse : des droits bafoués, des journalistes emprisonnés pour avoir osé penser autrement, des opposants politiques payant cher leur critique du pouvoir, et un acharnement contre tous ceux qui refusent de gober le projet présidentiel.
La scène du 22 novembre révèle un pays qui a perdu foi dans le récit officiel, choqué par une ministre de la Justice qui ricane devant la détresse des grévistes de la faim. Un pays où un opposant politique se prive de nourriture depuis des semaines, dans l’attente d’une justice aux abonnés absents, où des enfants suffoquent et sont déscolarisés à cause d’émanations chimiques toxiques. C’est un pays où la peur vacille, où les clivages idéologiques s’effacent devant l’urgence commune de protéger des droits fondamentaux menacés. Ce jour-là, c’est aussi un pouvoir enlisé dans ses illusions, qui croit encore craindre la « décennie noire », alors que la vraie menace ne vient plus du passé, mais de l’arbitraire brutal du présent.
Manifester sous la pluie, être insultés au sec
Pendant que des citoyens marchent sous la pluie pour exprimer leur colère et accrocher leur espoir à des jours meilleurs, d’autres restent solidement attachés à la régression de la justice et à la déliquescence des libertés. Ils vont jusqu’à dénigrer ceux qui défendent des causes qui ne sont pas les leurs, au point d’organiser leur propre marche pour inverser le rapport de force. Histoire de montrer que leur parole vaudrait plus que celle de ces milliers de « traîtres » qui osent défier la parole officielle.
Mais avec quoi comptent-ils vraiment inverser le rapport de force dans la rue ? Avec quels slogans creux espèrent-ils rallier des foules quand la défiance gronde dans chaque quartier, chaque foyer ? Chaque rassemblement pro-régime se résume à une poignée de fidèles venus « soutenir l’édification » ou « défendre la souveraineté nationale ». Une telle faiblesse que, il y a quelques mois, un manifestant lâchait cet aveu désarmant : « Monsieur le Président, personne n’est venu vous soutenir, mais nous sommes quand même tous là avec vous. »
C’est bien là le nœud du problème : l’indignation, la peur de perdre, le ras-le-bol poussent bien plus loin que la loyauté aveugle. Les foules se lèvent pour défendre ce qu’elles risquent de perdre, pas pour célébrer un statu quo qui les écrase déjà. L’autoritarisme, la hausse des prix, la répression implacable : voilà ce qui fait vibrer la rue. Pas la flatterie d’un pouvoir installé et à bout de souffle.
Alors, à quoi doit-on s’attendre pour la manifestation du 17 décembre, cette « nouvelle fête de la révolution » promise par les Zqafna ? Dans cette bataille, la rue a déjà choisi son camp — et ce n’est clairement pas celui du pouvoir.










