Les relations ne sont pas au beau fixe entre la Tunisie et l’Union européenne. L’ambassadeur Giuseppe Perrone a été convoqué par le président de la République, qui lui a signifié une protestation ferme quant au non-respect présumé des règles du travail diplomatique. Que s’est-il passé ? Quelles sont ces règles que l’UE aurait enfreintes ? Et surtout : la Tunisie peut-elle se permettre d’ouvrir un nouveau front contre son principal partenaire économique ?
La « souveraineté nationale » est devenue l’un des mots les plus répétés dans les communiqués de Carthage et des pages partisanes du pouvoir.
C’est au nom de cette souveraineté que Kaïs Saïed a convoqué, mardi 25 novembre 2025, l’ambassadeur de l’Union européenne en Tunisie, Giuseppe Perrone, pour lui signifier « une protestation ferme quant au non-respect des règles du travail diplomatique », selon un communiqué lapidaire de quatre lignes, publié à 3h31 du matin.
Le texte précise que M. Perrone est « ambassadeur plénipotentiaire de l’UE auprès de l’État tunisien et de ses institutions officielles » et qu’il doit donc se conformer strictement aux normes diplomatiques en vigueur.
Le ton est inhabituellement élevé : c’est une première dans l’Histoire des relations entre l’UE et la Tunisie.
Pourtant, il n’y a pas si longtemps — en juin et juillet 2023 — la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen fanfaronnait à Carthage aux côtés de la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni et du Premier ministre néerlandais de l’époque Mark Rutte (actuellement secrétaire général de l’Otan).
Depuis, les relations se sont dégradées au même rythme que la situation politique intérieure en Tunisie.
Une mise en scène calibrée
L’heure tardive du communiqué n’a rien d’inhabituel à Carthage : les publications nocturnes sont devenues une marque de fabrique.
Autre élément : le ministre des Affaires étrangères étant en Angola pour le 7e sommet Afrique–Europe, c’est le président lui-même qui a reçu l’ambassadeur Perrone. Il aurait pu être convoqué par le secrétaire d’État Mohamed Ben Ayed — comme ce fut le cas récemment avec l’ancien ambassadeur américain — mais Kaïs Saïed a préféré donner à l’acte une solennité particulière.
Cette personnalisation de l’avertissement traduit une colère présidentielle qui, elle non plus, n’a rien d’inhabituel. Les Tunisiens y sont accoutumés.
La goutte de trop : une rencontre jugée intrusive
Pour comprendre cette colère, il faut remonter au lundi 24 novembre. Ce jour-là, Giuseppe Perrone a rencontré le secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Taboubi.
La centrale syndicale traverse une séquence délicate et demeure l’un des adversaires les plus résolus du pouvoir. Le bras de fer avec Kaïs Saïed est permanent, tout comme les grèves sectorielles et régionales qui se multiplient. L’UGTT se dirige même vers une grève générale nationale pour défendre les acquis sociaux et les droits syndicaux.
Cette rencontre n’a pourtant rien d’exceptionnel. Quelques jours plus tôt, le jeudi 20 novembre, l’ambassadeur Perrone avait rencontré le président de l’Utica, Samir Majoul.
Ces entretiens font partie intégrante du travail diplomatique : un ambassadeur accrédité doit rencontrer non seulement les représentants de l’État, mais aussi ceux de la société civile, des médias, du patronat, des syndicats, du barreau, des magistrats, des entrepreneurs, des journalistes, des militants et de toute composante du pays.
Ce que dit réellement le droit international
Ce principe figure noir sur blanc dans la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques (1961), ratifiée par la Tunisie et par l’Union européenne.
L’article 3 de cette Convention précise que la mission diplomatique a pour fonctions :
- de représenter l’État accréditant ;
- de s’informer par tous les moyens licites des conditions et de l’évolution de la vie politique, économique, sociale et culturelle de l’État accréditaire, et d’en rendre compte ;
- de négocier, protéger les intérêts de son État, et favoriser les relations amicales.
Autrement dit : rencontrer l’UGTT, l’Utica, des journalistes des avocats ou tout autre acteur du pays fait partie intégrante des prérogatives légales d’un diplomate.
Aucune « règle diplomatique » n’est a priori violée en ce sens, comme le sous-entend Carthage.
Une lecture tunisienne très restrictive
Sauf que ce n’est pas ainsi que le président de la République — et ses partisans sur les réseaux sociaux — conçoivent le travail diplomatique.
Le communiqué nocturne de Carthage est explicite : Giuseppe Perrone est « ambassadeur plénipotentiaire de l’UE auprès de l’État tunisien et de ses institutions officielles ».
Sous-entendu : l’ambassadeur n’a pas à rencontrer des parties autres que celles de l’État.
Dans cette logique, société civile, journalistes, politiciens, avocats ne devraient pas dialoguer avec des diplomates.
Et ce n’est pas une caricature : des dizaines de politiciens sont actuellement en prison, accusés de complot contre l’État, alors que les seuls faits dûment établis concernent des rencontres avec des ambassadeurs étrangers.
On en est au point où plusieurs activistes, journalistes et avocats évitent désormais les échanges ordinaires avec les diplomates pour ne pas être accusés d’atteinte à la souveraineté ou de traîtrise.
Certains épisodes frisent l’absurde : des membres du PDL — dont la présidente est en prison — se sont sentis obligés d’avertir le ministère des Affaires étrangères avant d’assister à la cérémonie annuelle de l’Independence Day en juillet dernier à l’ambassade américaine.
Ce qui est considéré partout dans le monde comme une activité banale est perçu, à Tunis, comme un acte de trahison. Toujours au nom de la souveraineté.
Des procédures inédites qui paralysent l’État et les diplomates
Quant aux fonctionnaires, tous ministères confondus, ils passent systématiquement par le ministère des Affaires étrangères avant toute rencontre avec des diplomates, y compris pour des dossiers purement techniques.
Résultat : des dizaines de projets de coopération et d’aides étrangères sont bloqués ou ralentis par ces procédures inédites en Tunisie.
Ce n’est pas encore la Corée du Nord, mais on s’en approche dangereusement.
En clair, le pouvoir invite presque les ambassadeurs étrangers à rester dans leurs chancelleries et à ne sortir que pour rencontrer des officiels.
Toute interaction extérieure est perçue comme une ingérence.
Certains diplomates s’y résignent : l’ambassadeur d’un pays européen, par exemple, est devenu un habitué des centres de massage et des hammams et n’a quasiment plus d’activité diplomatique.
D’autres résistent encore et tentent, tant bien que mal, d’exercer leur métier comme le prévoient les conventions internationales.
Les tensions avec l’Europe s’accumulent
Tunis a également très mal réagi au soutien affiché par plusieurs parlementaires européens envers la société civile tunisienne et les prisonniers politiques.
Le pouvoir veut réprimer sans témoin.
Il est allé jusqu’à interdire, en août 2024, l’entrée sur le territoire d’une délégation officielle du Parlement européen — conduite par l’Allemand Michael Gahler — qui devait rencontrer des syndicalistes, des figures de l’opposition et des membres de la société civile.
Cette interdiction n’a pas intimidé les parlementaires : le 21 octobre dernier, la photo de la prisonnière politique Sonia Dahmani était brandie au Parlement européen.
Vers une remise en cause des accords avec l’UE
Outre ces tensions permanentes, qui ont culminé hier, Tunis envoie depuis quelques semaines des signaux hostiles à l’UE.
Le 4 novembre, le ministre des Affaires étrangères Mohamed Ali Nafti a déclaré devant les commissions parlementaires que la Tunisie travaille à réviser l’accord d’association avec l’UE pour l’adapter aux nouvelles priorités économiques du pays.
Dix jours plus tard, le 14 novembre, Kaïs Saïed évoquait la nécessité de « réviser plusieurs accords internationaux dont la Tunisie n’a pas tiré profit ».
Selon lui, certains accords seraient déséquilibrés et préjudiciables à l’économie nationale.
La cible implicite était claire : l’Union européenne, selon plusieurs analystes tunisiens.
Cette sortie intervient alors que les manifestations de soutien aux prisonniers politiques se multiplient en Europe, et que Carthage affiche son intention de « diversifier » ses partenariats, notamment vers la Chine et l’Iran, estimant que l’UE profiterait du pays.
Bien qu’il n’y ait aucune communication officielle sur un dialogue concernant la révision des accords, Giuseppe Perrone a été bien diplomate et a fait preuve d’ouverture. Lors de sa rencontre avec M. Majoul, il a réaffirmé l’ouverture de l’UE aux propositions tunisiennes visant à moderniser les accords commerciaux et à les adapter aux évolutions géopolitiques, économiques et législatives. Il a rappelé que l’accord conclu en 1995 appartient désormais à « la première génération » et nécessite une actualisation.
La réalité des chiffres : un discours souverainiste démenti par les faits
La rhétorique officielle prétend que l’Union européenne profiterait de la Tunisie.
Les chiffres disent l’inverse.
L’UE reste le premier partenaire économique et humain du pays : plus de 70 % des exportations tunisiennes partent vers l’Europe et, malgré un volume d’importations élevé, la balance commerciale y est favorable à la Tunisie. Nos produits trouvent là-bas un marché immense, solvable et stable — ce que ni la Chine ni l’Iran n’offrent.
À cela s’ajoute le facteur humain : la grande majorité des Tunisiens résidant à l’étranger vit en Europe. Leurs transferts financiers dépassent, chaque année, les investissements étrangers. Ce sont eux qui soutiennent concrètement l’économie tunisienne, pas les partenaires « alternatifs » fantasmés par le discours officiel.
Dans ce contexte, le pouvoir martèle vouloir « diversifier » les partenariats et se tourner vers l’Est. Or ce pivot repose sur un paradoxe éclatant : le plus grand déficit commercial de la Tunisie est… avec la Chine.
Alors que l’Europe achète massivement nos produits, la Chine inonde notre marché sans absorber en retour nos exportations. C’est avec elle que l’asymétrie est la plus violente, pas avec Bruxelles.
En réalité, rompre ou affaiblir le lien avec l’Union européenne n’a rien d’un acte de souveraineté. C’est un saut dans le vide économique.
On peut toujours convoquer des ambassadeurs en pleine nuit et dénoncer « l’ingérence », mais la vérité demeure : sans l’Europe, il n’y a ni marché, ni devises, ni respiration économique.
Le souverainisme de façade flatte les réseaux sociaux.
La géographie, l’économie et la diaspora, elles, ne votent pas — mais elles décident de tout.
Nizar Bahloul











5 commentaires
zaghouan2040
Ce n’est pas encore la Corée du Nord, ais l’on s’en approche dangereusement
Citoyen_H
DANS QUELQUES MILLIARDS D’ANNÉES, PEUT-ÊTRE
Avez-vous une idée de la propreté, de la productivité et du rendement des fonctionnaires, de la discipline et du patriotisme enraciné dans les viscères des citoyens de la Corée du nord !
Je suppose que non !
– Par contre, qu’avons-nous en comparaison ?
– La traitrise.
– La corruption.
– La mauvaise foi.
– La fainéantise.
– Un rendement s’élevant à 8 minutes / jour dans la fonction publique, pour les tunisiens les plus dynamiques
– Le « je m’en foutisme ».
– Le « après moi, le déluge ».
– La saleté à profusion.
– La fourberie et la tartufferie.
– L’arnaque et l’escroquerie.
– Les braquages à chaque coin de rue dont le taux est en cours de dépasser celui des pays pseudo-développés !
Rationnel
Les relations avec l’union europeenne s’ameliorent. Les actes de KS ne sont que du theatre politique. L’influence concrete et sa marge d’actions du gouvernement sur le terrain sont nulles. Le budget contraint le gouvernement a taxer, payer les salaires, sendetter et remobourser les dettes. L’economie et le peuple evoluent malgre le gouvernement et non grace a lui. Les projets des energies renouvelables decollent, l’invetissement progresse et a evolue de plus de 35% en 2025 vs 2024 grace en premier lieu aux energies renouvelables. Le salon des la transition enrgetqiue qui se tient de 26 au 28 est un succes avec une bonne participation internationale. Le projet ElMed finance en grande partie par l’UE progresse. Le pays va triompher malgre les obstacles passagers. La Tunisie a survecu a une centaine de leaders (6 Presidents, 20 beys, 30 deys, les princes hafsides, …) avant KS et va sortir encore plus solide apres lui. Les leaders a une ou deux exceptions ont disparus de la memoire collective mais le pays est reste. Des leaders comme Bourguiba ou Hannibal ont realise des exploits pour entrer dans l’histoire.
HatemC
Rencontrer l’UGTT ou l’Utica n’a rien d’un « manquement diplomatique ».
C’est normal partout dans le monde.
Le vrai problème ?
Kaïs Saïed veut contrôler chaque contact étranger.
Dès qu’un diplomate parle à quelqu’un d’autre que lui, il crie à « l’ingérence ».
Ce n’est pas de la diplomatie.
C’est de la méfiance paranoïaque…. Va falloir qu’il se calme et cesse ne mettre la Tunisie en porte à faux avec ses lubies et qu’il grandisse un peu …la Tunisie est déjà isolé
La méfiance permanente de l’exécutif ne protège pas la souveraineté :
elle isole la Tunisie, l’affaiblit diplomatiquement et coupe les ponts avec ceux qui peuvent encore l’aider … et fallait juste qu’il replonge dans la lecture de la Convention de Vienne de 1961 … HC
Hannibal
Il casse tout!
Qui peux l’arrêter ?