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Dans un monde interconnecté, qu’est-ce qu’être souverain ?

Par Amin Ben Khaled

Par Amin Ben Khaled, avocat au barreau de Tunis

Depuis le XVIIᵉ siècle, la souveraineté est pensée comme un principe simple et apparemment indiscutable : un État exerce une autorité suprême sur un territoire délimité, une population donnée et un appareil institutionnel capable de faire respecter la loi. Ce modèle, forgé dans l’Europe des traités de Westphalie, repose sur une fiction fondatrice : celle de l’autonomie complète des États, maîtres chez eux et égaux entre eux. Or cette conception, longtemps présentée comme universelle, n’a jamais cessé d’être traversée par des rapports de force, des dépendances économiques et des asymétries politiques.

Aujourd’hui, dans un monde profondément interconnecté, cette fiction apparaît plus fragile que jamais. Flux financiers instantanés, chaînes de valeur mondialisées, interdépendances énergétiques, circulation massive des données et montée en puissance du cyberespace ont rendu obsolète l’idée d’une souveraineté conçue comme un isolement protecteur. Pourtant, face aux crises sanitaires, climatiques, géopolitiques ou technologiques, le mot « souveraineté » revient avec force dans les discours politiques, souvent comme une promesse de contrôle retrouvé. Mais de quel contrôle parle-t-on réellement ?

L’interdépendance comme condition structurelle du monde contemporain

Loin d’être un choix politique parmi d’autres, l’interdépendance constitue aujourd’hui la condition structurelle du système international. Aucun État, fût-il une grande puissance, ne contrôle seul l’ensemble des ressources matérielles, technologiques et informationnelles nécessaires à son fonctionnement. La pandémie de Covid-19 a brutalement mis en lumière cette réalité : dépendance aux chaînes d’approvisionnement mondiales, vulnérabilité des systèmes de santé, compétition pour les vaccins, mais aussi circulation incontrôlable de l’information et de la désinformation.

Dans ce contexte, revendiquer une souveraineté absolue relève moins d’un projet politique réaliste que d’un réflexe défensif. Le repli souverainiste promet une sécurité illusoire, fondée sur l’idée que la fermeture des frontières ou la relocalisation intégrale suffiraient à restaurer une maîtrise perdue. Or l’interconnexion ne se décrète pas réversible : elle structure les économies, les sociétés et désormais les espaces numériques.

Le cyberespace : un territoire sans frontières

C’est dans le cyberespace que la crise de la souveraineté classique apparaît avec le plus d’acuité. Internet, les réseaux sociaux, le cloud computing et les infrastructures numériques constituent un espace stratégique majeur, mais profondément déterritorialisé. Les données circulent à travers des serveurs dispersés sur plusieurs continents, souvent contrôlés par des acteurs privés transnationaux dont le pouvoir dépasse parfois celui des États.

Dans ce nouvel espace, la souveraineté territoriale se heurte à des limites techniques et juridiques. Comment exercer une autorité nationale sur des plateformes globales ? Comment protéger ses citoyens lorsque leurs données sont stockées à l’étranger ? Comment garantir la sécurité nationale face à des cyberattaques qui ignorent les frontières et brouillent la distinction entre guerre, criminalité et espionnage ?

Les tentatives de « souveraineté numérique » traduisent cette inquiétude, mais elles oscillent souvent entre deux écueils : l’utopie d’un internet national autonome et la soumission de fait aux géants technologiques. Ni l’un ni l’autre ne permettent de penser une souveraineté adaptée à l’ère numérique.

Puissance, dépendance et illusion de contrôle

La souveraineté classique repose sur l’idée de maîtrise : maîtrise du territoire, de la violence légitime, de l’économie nationale. Or, dans un monde interconnecté, la puissance se manifeste moins par l’autarcie que par la capacité à gérer des dépendances. Les grandes puissances elles-mêmes sont vulnérables : dépendance de l’Europe aux importations énergétiques, dépendance technologique aux semi-conducteurs asiatiques, dépendance globale aux infrastructures numériques américaines.

Cette réalité oblige à renverser la perspective. Être souverain ne signifie plus être indépendant de tout, mais être conscient de ses dépendances, les hiérarchiser et les rendre réversibles autant que possible. La véritable vulnérabilité ne réside pas dans l’interdépendance en soi, mais dans l’asymétrie non maîtrisée des relations de pouvoir.

Vers une souveraineté relationnelle

Dans ce contexte, une autre conception de la souveraineté s’impose : une souveraineté relationnelle, fondée non sur l’isolement mais sur la capacité à négocier, coopérer et arbitrer entre différentes puissances. Il s’agit moins de se retirer du monde que d’y agir stratégiquement, en construisant des alliances, des normes communes et des espaces de régulation partagée.

Cette souveraineté relationnelle suppose une redéfinition du rôle de l’État. Loin de disparaître, celui-ci devient un acteur de coordination, capable d’articuler intérêts nationaux et biens communs globaux. Dans le cyberespace, par exemple, la protection des données, la cybersécurité et la régulation des plateformes ne peuvent être efficaces qu’à l’échelle supranationale.

L’équilibre souverain face aux grandes puissances

La montée en puissance de la Chine, la persistance de l’hégémonie américaine et l’affirmation de nouveaux pôles régionaux posent un défi majeur aux États intermédiaires. Pris entre des puissances technologiques, militaires et économiques, ceux-ci risquent de confondre souveraineté et alignement.

Or la véritable souveraineté, dans un monde multipolaire et interconnecté, réside dans la capacité à maintenir un équilibre. Cela implique de diversifier ses partenariats, d’éviter les dépendances exclusives et de défendre des règles communes face aux logiques de domination. L’Union européenne, malgré ses contradictions, incarne partiellement cette tentative : ni superpuissance classique ni simple zone de libre-échange, elle cherche à exister comme acteur normatif dans un monde de rapports de force.

Le risque autoritaire de la souveraineté défensive

Il existe enfin un risque politique majeur dans la réhabilitation non critique de la souveraineté classique : celui d’un glissement autoritaire. Au nom de la protection nationale, certains États justifient la surveillance massive, la censure numérique ou la restriction des libertés civiles. Le cyberespace devient alors non pas un lieu de coopération, mais un champ de contrôle.

Cette dérive souligne une contradiction fondamentale : une souveraineté pensée uniquement comme fermeture menace les principes démocratiques qu’elle prétend défendre. À l’inverse, une souveraineté ouverte, consciente de ses interdépendances, peut devenir un levier de protection des droits et des libertés à l’échelle globale.

Repenser la souveraineté pour habiter le monde

La question n’est donc pas de savoir s’il faut abandonner la souveraineté, mais comment la repenser. Dans un monde interconnecté, être souverain ne signifie plus dominer un espace clos, mais habiter un monde de relations complexes. Cela suppose d’accepter la fin des illusions de contrôle total et de construire des formes de puissance fondées sur l’équilibre, la coopération et la régulation.

À l’ère du cyberespace et des interdépendances globales, la souveraineté ne disparaît pas : elle se transforme. Elle devient un art politique exigeant, fait de compromis, de lucidité et de stratégie. Une souveraineté moins spectaculaire, mais sans doute plus réelle.

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3 commentaires

  1. Jamel Sakrani

    18 décembre 2025 | 19h18

    La souveraineté, je cherche toujours un sens logique à ce concept. Personnellement j’en rien à foutre si je suis gouverné par un extra terrestre qui peut garantir la dignité et la sécurité. La souveraineté ne sert que pour justifier la répression et à protéger les tyrans.

  2. Gg

    18 décembre 2025 | 11h38

    Suite, excusez moi.
    Il est certain que la souveraineté stricto sensu dont je parlais n’est plus guère possible dans le monde actuel, hyper concurrentiel, où nos économies, défenses… sont étroitement liées à celles de pays tiers.
    Il faut donc établir des relations sincères et honnêtes avec des pays tiers mais complémentaires. Comme entre l’Algérie et la Tunisie, par exemple.

  3. Gg

    18 décembre 2025 | 11h10

    La souveraineté pour un pays consiste d’abord à pouvoir dire NON à tout ce qui lui serait imposé de l’extérieur.
    Donc elle requiert de pouvoir assurer soi-même l’ensemble des fonctions régaliennes et vitales. Santé, sécurité, enseignement, énergie, auto-suffisance alimentaire etc…