Mohamed Salah Ben Ammar*
Tout patriote sincère, attaché à l’indépendance réelle de la Tunisie et étranger à toute allégeance partisane, ne peut ignorer le fossé qui s’est creusé entre le discours officiel et la réalité du pays. La souveraineté est sans cesse invoquée ; dans les faits, elle s’amenuise à mesure que s’accentuent l’isolement international, la dépendance économique et l’appauvrissement politique mais elle autorise le régime en place à emprisonner les opposants, à dissoudre les institutions, à remettre en question l’indépendance de la Banque centrale, bref à détruire tout ce qui tenait debout encore.
Et de fait depuis juillet 2021, ce mot est devenu le socle du récit du pouvoir. Il sert à disqualifier les oppositions, les institutions et réduire la pluralité politique à une menace pour l’unité nationale. Le peuple est présenté comme un bloc homogène et unanime, dont le président serait l’interprète exclusif. Ainsi, la souveraineté se transforme en dogme et le débat public en soupçon permanent, au détriment de toute médiation démocratique. Que de régimes dans le passé ont utilisé la même rhétorique pour écraser toute contestation !
Dépendances stratégiques et isolement international
Pendant que ce récit s’impose, notre pays s’enfonce dans une dépendance accrue, notamment envers l’Algérie. Sur les plans énergétique, financier et sécuritaire, Alger devient un soutien central, parfois vital. Cette relation, présentée comme naturelle et fraternelle, est en réalité profondément asymétrique. Elle réduit l’autonomie stratégique de Tunis et limite sa liberté diplomatique. La souveraineté proclamée coexiste ainsi avec une subordination de fait.
Ce resserrement s’inscrit dans un cadre plus large : l’émergence d’un axe Algérie–Iran–Tunisie, réunissant trois régimes autoritaires confrontés à un isolement international croissant. Cet axe ne repose ni sur un projet économique crédible ni sur une vision régionale structurante. Il se fonde sur une convergence négative : rejet de l’ordre international libéral, défiance simpliste et primaire vis-à-vis de l’Occident et instrumentalisation du discours souverainiste pour masquer des fragilités internes.
En s’enfermant dans ces alliances de repli, la Tunisie se prive de leviers essentiels pour sa relance économique, d’accès à des financements durables et de partenariats technologiques indispensables. Plus grave encore, elle banalise un modèle politique où l’exception devient la norme, où l’État de droit est perçu comme un obstacle et où la stabilité se recherche au prix de l’étouffement du débat public.
Construire une souveraineté réelle : responsabilité, institutions et ouverture
La souveraineté réelle ne se décrète pas. Elle se construit à travers des institutions légitimes, une économie productive, une justice indépendante et une diplomatie crédible. À défaut, elle se réduit à une posture, incapable de répondre aux urgences sociales et aux attentes d’une population éprouvée par la précarité et le manque de perspectives. La fuite des compétences, l’exaspération sociale et la perte de confiance dans l’avenir en sont déjà des symptômes visibles.
La révolution de 2011 portait une exigence simple et universelle : la dignité. Cette dignité passait par la responsabilité des gouvernants, la participation citoyenne et la possibilité de l’alternance. Aujourd’hui, elle est progressivement vidée de sa substance, au nom d’une souveraineté invoquée pour justifier la concentration du pouvoir et la fermeture du champ politique.
Le risque est clair. En poursuivant cette trajectoire, la Tunisie s’expose à une double impasse : marginalisation durable sur la scène internationale et fracture profonde entre l’État et la société. Les conséquences pourraient être dramatiques : aggravation de la crise économique, tensions sociales accrues, fuite irréversible des compétences et, à terme, une instabilité que le discours souverainiste prétend conjurer.
Aimer la Tunisie, ce n’est pas applaudir ses dirigeants tant qu’ils sont au pouvoir ni confondre loyauté et silence. C’est refuser les illusions, nommer les dépendances et rappeler que la souveraineté authentique ne se proclame pas : elle se construit, patiemment, dans le droit, la responsabilité et l’ouverture maîtrisée.
* Pr Mohamed Salah Ben Ammar MD – MBA











4 commentaires
zaghouan2040
La « fraternelle alliance » avec l’Algérie devient particulièrement préoccupante
Il n’est évident ici question de tout sauf de défense de notre souveraineté nationale; c’est tout l’inverse : la multiplication de migrants clandestins la « robustesse » de l’économie informelle et l’incroyable prégnance du trafic de stupéfiants démontrent très concrètement la toxicité radicale de la mise sous tutelle de la Tunisie
Certains esprits malsains qualifient même la Tunisie de « 70eme wilaya d’Algérie »
HatemC
Historiquement Vôtre
Triste constat
La Tunisie, contrairement à la France ou à d’autres nations, n’a pas produit de figures historiques dont l’impact a redessiné durablement le pays ou marqué le monde, entre l’invasion arabe et 1956.
Pendant plus de mille ans, la Tunisie a été gouvernée ou colonisée, rarement actrice de son destin, et l’histoire locale ne produit que peu de figures capables de transformer durablement le pays.
Pendant plus d’un millénaire, la Tunisie a survécu mais n’a jamais produit de héros capables de façonner son destin : elle a été gouvernée par d’autres, de l’invasion arabe aux Ottomans, jusqu’au protectorat.
Les Romains, les Arabes, les Ottomans, puis les Français ont souvent documenté l’histoire depuis leur propre perspective, valorisant leurs conquêtes et légitimant leur domination.
Les sources locales sont rares, fragmentaires, ou biaisées par la nécessité de se soumettre aux pouvoirs en place.
Les figures locales ou résistantes (s’il y en avait) ont souvent été effacées ou marginalisées.
Ce biais explique en partie pourquoi, contrairement à des pays comme la France ou le Japon, la Tunisie n’a pas de “héros fondateurs” célébrés universellement.
Beaucoup de ce que nous appelons l’histoire tunisienne a été écrite par ceux qui la contrôlaient, et non par ceux qui la vivaient réellement. … HC
HatemC
De l’invasion arabe à 1956, la Tunisie a plus souvent été gouvernée qu’elle n’a gouverné son destin.
Le vrai drame n’est pas d’avoir perdu la souveraineté, mais de ne jamais l’avoir construite.
La vraie question n’est donc pas :
« Avons-nous été souverains ? »
mais :
« Pourquoi n’avons-nous jamais transformé nos moments d’autonomie en destin durable ? »
Et c’est une question qui, manifestement, reste tragiquement actuelle.
Cet article illustre parfaitement ce que l’histoire tunisienne montre depuis des siècles : la souveraineté proclamée n’est jamais synonyme de souveraineté réelle.
L’histoire et l’actualité se rejoignent.
La Tunisie n’a jamais pleinement construit sa souveraineté, qu’elle invoque aujourd’hui comme un dogme pour masquer ses fragilités internes et ses dépendances externes.
La souveraineté proclamée existe sur le papier, mais dans les faits, le pays reste dépendant et accepte des ingérences étrangères dans ses affaires essentielles.
Une école est un lieu de formation, donc un instrument de construction du futur et de l’identité nationale.
Qu’un acteur étranger QATAR CHARITY intervienne directement dans son édification montre que la Tunisie n’exerce pas pleinement son autorité sur ses projets sociaux et éducatifs … HC
Gg
Bonjour Monsieur,
A propos de souveraineté, avez vous vu qu’une organisation caritative qatarie va construire une école à Gafsa?
Quand on connaît l’orientation frériste du Qatar et de ses tentacules « caritatifs », on ne peut que s’interroger.
Ils auront la main mise sur l’enseignement qui y sera délivré…