Par Omar Wesleti
Même si cette loi est présentée comme une réponse au rôle social de l’État et comme une garantie du droit à l’emploi, elle est, dans son essence, le produit de pressions accumulées, de surenchères politiques et d’un recours répété aux solutions de facilité. Elle ne traduit pas tant une vision économique audacieuse qu’elle ne révèle une gestion hésitante d’une crise du chômage qui dure depuis trop longtemps, ainsi qu’un choix récurrent de la solution politiquement la plus rapide, plutôt que nationalement la plus pertinente.
Il s’agit de la loi promulguée le 22 décembre 2025, relative aux dispositions exceptionnelles de recrutement des diplômés de l’enseignement supérieur en situation de chômage prolongé dans la fonction publique et le secteur public. Ce texte a été présenté comme une solution transitoire visant à intégrer des milliers de chômeurs, à travers un mécanisme de classement numérique, des critères sociaux et d’âge, et une mise en œuvre progressive étalée sur plusieurs années.
Or, le contexte dans lequel cette loi a vu le jour est profondément critique : des années de chômage structurel, une dépréciation continue de la valeur du diplôme universitaire et un horizon économique bouché. Dans sa profondeur, cette loi apparaît ainsi davantage comme un outil de contention de la colère sociale que comme une véritable politique de l’emploi capable de traiter les causes structurelles de la crise. La question n’est pas celle des intentions, mais celle de la capacité réelle du texte à produire un impact durable.
Une fonction publique déjà saturée
La première problématique concerne les effectifs. La fonction publique tunisienne souffre déjà d’un gonflement structurel, d’une masse salariale qui pèse lourdement sur les finances publiques et d’une administration saturée d’agents dont la productivité ne correspond pas aux ressources mobilisées. Dans ce contexte, le recrutement exceptionnel se transforme en une forme de « recrutement social » déguisé, où aucun emploi réel n’est créé, mais où la crise du chômage est simplement déplacée de l’espace public vers l’intérieur de l’administration.
Des critères d’accès fortement excluants
Les conditions d’application de la loi compliquent davantage le tableau. L’accès au dispositif est soumis à une série de critères stricts : inscription préalable aux bureaux de l’emploi, chômage de longue durée, non-bénéfice de régularisations professionnelles antérieures, absence d’affiliation aux régimes de sécurité sociale, absence d’identifiant fiscal, non-recours à des crédits dépassant un certain plafond, ainsi que la limitation à un seul candidat par famille. Ces conditions excluent, dans les faits, de larges catégories de diplômés qui ont tenté de travailler dans des conditions précaires ou ont connu des expériences limitées en dehors des circuits officiels.
Des diplômes sans débouchés et une vision absente
La difficulté la plus profonde tient à la nature même des spécialités universitaires. Chaque année, l’université tunisienne forme des milliers de jeunes dans des filières qui ne correspondent ni aux besoins de l’administration publique ni à ses fonctions traditionnelles. Dans un monde qui évolue rapidement vers la numérisation, la réduction des effectifs et l’automatisation des services, l’élargissement de la base des fonctionnaires apparaît en contradiction avec les transformations globales.
La question s’impose alors avec insistance : que fera un diplômé universitaire au sein d’une administration qui n’a ni besoin de ses compétences ni de projet sérieux de transformation numérique ? Cette contradiction est d’autant plus frappante que la loi est isolée de toute vision économique globale. Aucun discours sérieux sur un climat d’investissement attractif, aucun lien effectif entre l’enseignement supérieur et le tissu économique, aucune politique publique encourageant l’initiative privée ou l’économie sociale et solidaire. L’État ne recrute pas parce qu’il en a la capacité, mais parce qu’il est incapable de créer les conditions permettant aux autres de recruter.
En définitive, malgré sa dimension sociale, cette loi ne peut constituer une solution durable à une crise qui est, fondamentalement, celle d’un modèle économique défaillant, et non d’un simple problème de recrutement. L’enjeu aujourd’hui est de passer d’une logique d’absorption conjoncturelle à une logique de construction : une administration moderne et intelligente, aux effectifs maîtrisés et à haute valeur ajoutée, et une économie capable de créer richesse et emplois en dehors de l’État.
Seuls ces choix difficiles, et non les solutions de facilité, permettront de restaurer la valeur réelle du diplôme universitaire et de le transformer d’un fardeau social en une véritable richesse productive.
BIO EXPRESS
Omar Wesleti est un magistrat tunisien reconnu pour ses prises de position publiques sur les réformes judiciaires et les droits de l’Homme en Tunisie.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











4 commentaires
jamel.tazarki
@Fares,
Oui, je vous donne raison en ce que vous dites.. Toutefois, il ne faudrait pas oublier que la loi dont il est question dans l’article ci-dessus est probablement vide de sens sur le plan juridique. Je m’explique.
A) Je suis surpris que M. Oueslati, en tant que magistrat, ne se rende pas compte que cette loi n’a qu’une portée symbolique et ne crée aucun droit ni aucune obligation réel. Cette loi est vide de tout droit ou obligation. Elle offre en effet qu’un espoir provisoire à plus de 250 000 chômeurs diplômés. Pourquoi? oui, car elle ne précise pas le nombre de ceux qui obtiendront réellement un emploi : 20, 500, 1 000, 10 000, 100 000 ou seulement quelques-uns ? L’État tunisien ne s’engage absolument à rien de concret. –> Rien que des vœux et des intentions dont la réalisation est pratiquement impossible, d’où la nécessité de lois floues qui n’engagent l’État/le gouvernement à rien de concret.
B) Pourquoi la loi dont parle M. Oueslati pourrait-elle être jugée « vide » ? Réponse : elle n’engage à rien de précis, et nos législateurs le savaient et le savent.
–> L’absence de normativité : une loi doit normalement ordonner, interdire ou autoriser. Si elle se contente d’exprimer des vœux, des intentions ou des principes généraux, elle perd son caractère juridique.
C) Les conséquences juridiques et politiques
c1) Affaiblissement du droit : Comme le soulignait Montesquieu, « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires ». L’inflation législative rend le droit moins lisible, et moins respecté.
c2) Sécurité juridique : une loi imprécise peut engendrer des risques lors de son interprétation par les juges ;
c3) Crédibilité politique : l’absence de résultats concrets après le vote d’une loi crée une déconnexion entre les annonces et les actions réelles, ce qui nuit à la confiance envers les institutions.
c4) Création d’incompréhension, d’insécurité juridique et de frustration chez ceux qui attendent impatiemment de bénéficier des nouveaux dispositifs votés par le Parlement.
Fazit :
– Il est temps d’ouvrir des débats sur le risque de réformes imprécises, qui pourraient ne pas atteindre leurs objectifs.
– Un droit flou, formulé en termes d’objectifs et de vœux sans précision, aboutit à l’incertitude et à la frustration.
D) Le monde politique en Tunisie fourmillait d’avocats et de juristes avant le putsch de Kais Saied, par contre, sont extrêmement rares, sont ceux parmi eux, qui ont réclamé la protection de nos libertés et droits par des garanties constitutionnelles (Conseil supérieur de la magistrature composé de membres élus par les magistrats eux-mêmes, Cour constitutionnelle, séparation des pouvoirs, indépendance de la justice, soumission des pouvoirs à la loi, etc.),. Aucun de nos juristes du monde politique, d’avant ou d’après le putsch, n’a réclamé l’interdiction de déformer/annuler notre Constitution par recours au référendum d’initiative présidentielle ou autres. Ni la Constitution d’avant le putsch, ni celle d’après le putsch ne contiennent un article à exclure expressément tout recours au référendum à des fins de révision/déformation constitutionnelle. Kais Saied est allé encore plus loin en jetant une constitution entière de compromis à la poubelle et en réécrivant sa propre constitution, qu’il a pu nous imposer par référendum.
– Je rappelle que la Constitution de Kais a été imposée par le biais d’un référendum d’initiative présidentielle, avec une participation inférieure à 11 %. De même, la Constitution de 2013/2014 a aboli la Constitution d’avant la Révolution du Jasmin, alors qu’il aurait fallu l’optimiser, entre autres, pour la protéger des manipulations par référendum d’initiative présidentielle.
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Bourguiba a déformé la Constitution par référendum afin de se garantir le pouvoir à vie ; Ben Ali l’a fait aussi. Le prochain référendum visant à garantir le pouvoir à vie n’est donc plus inévitable.
– En Allemagne, la procédure de révision de la Constitution est régie par l’un de ses articles. Elle se caractérise par une grande rigidité, destinée à garantir la stabilité de la norme suprême et à éviter les modifications précipitées ou opportunistes. En Tunisie, on jette les constitutions à la poubelle pour les remplacer par d’autres encore plus médiocres.
Encore un Fazit : il ne faudrait exclure personne des prochaines élections législatives et présidentielles. En revanche, il faudrait d’abord doter notre pays d’une bonne base constitutionnelle, avec des garanties constitutionnelles de protection des droits et des libertés (un Conseil supérieur de la magistrature élu, une Cour constitutionnelle, une séparation des pouvoirs, une indépendance de la justice, une soumission des pouvoirs à la loi, etc.).
– Liberté pour tous les détenus politiques et pour les victimes du manque de liberté d’expression.
Il est important de réclamer les droits et les libertés, mais il ne faut pas non plus négliger de réclamer les garanties constitutionnelles qui les protègent contre les abus de pouvoir.
Bonne journée.
P.-S. : Je n’ai aucune ambition politique. Je voudrais retourner dans mon village, Tazarka, auprès de mes arbres, et vivre enfin dans un État de droit.
Fares
@Jamel,
Malheureusement le système éducatif en Tunisie souffre encore du problème de bourrage de têtes. Les responsables des programmes éducatifs ne connaissent pas encore la maxime « Des têtes bien faites et non pas des têtes bien remplies ». Le rôle de l’enseignant est toujours important à mon humble avis, cependant il faut que ce rôle soit redéfini pour répondre aux exigences de notre époque. La plupart de mes professeurs étaient des copieurs de livres de cours sur un tableau. Mais, j’en ai eu quelques professeurs qui m’ont appris à apprendre et je ne me souviens que de ceux là.
L’IA est plus précisément l’IA agentique est extrêmement utile pour l’apprentissage chez toute la population et particulièrement chez les enfants. On peu poser toutes les questions à l’IA et elle ne nous jugera pas, donc pas d’intimidation que certains élèves éprouvent des fois vis à vis de leurs professeurs. Le rôle de l’enseignant ressemblera de plus en plus à celui d’un animateur que d’une source de savoir. Les jeunes auront toujours besoin de modèles et ces modèles doivent être humains, enfin je crois. Le professeur doit transmettre sa passion à ces élèves, mais le savoir est ailleurs.
jamel.tazarki
Je rédige souvent une première version de mes commentaires sans trop faire attention aux fautes de frappe et d’inattention, puis j’optimise mon texte lors d’une deuxième lecture. Cette fois-ci, je n’ai pas relu le dernier passage du post-scriptum, ce qui explique les fautes d’inattention. Je le redonne encore une fois:
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Enfin, un conseil à nos écoliers autodidactes : les cours particuliers ne sont pas nécessaires pour le baccalauréat tunisien, car les notes et la moyenne de l’année scolaire ne comptent pas à l’examen final. Toutefois, si un élève a une moyenne générale inférieure à 10/20 à l’examen final, il peut utiliser sa moyenne annuelle pour le rachat.
En terminale, la préparation de l’examen se fait principalement sur Internet. Des centaines de milliers de vidéos traitant de tous les cours scolaires sont en effet disponibles sur YouTube. Oubliez le rachat, oubliez la moyenne générale de l’année du baccalauréat, concentrez-vous sur l’essentiel et apprenez à devenir autodidacte durant cette année. Cela vous servira pour le reste de votre vie !
jamel.tazarki
Cher Compatriote Mr. Wesleti,
Je vous cite : « La difficulté la plus profonde tient à la nature même des spécialités universitaires. Chaque année, l’université tunisienne forme des milliers de jeunes dans des filières qui ne correspondent ni aux besoins de l’administration publique, ni à ses fonctions traditionnelles. »
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Moi, je dirais plutôt : La difficulté la plus profonde tient à ne pas préparer nos écoliers et nos étudiants à l’autodidactisme:
– explorer des sujets qui les passionnent et chercher des réponses par eux-mêmes ;
– faire confiance en eux-mêmes et à oser explorer des sentiers non balisés pour découvrir de nouvelles façons d’apprendre.
– réfléchir à leur propre processus d’apprentissage, à s’évaluer et à ajuster leurs méthodes (métacognition).
– encourager l’auto-évaluation
– Curiosité : Le moteur de la découverte.
– Discipline et Persévérance : Pour maintenir l’effort sans supervision.
– Adaptabilité : Pour ajuster son approche au fil du temps.
– Pensée Critique : Pour filtrer les informations et comprendre en profondeur.
@ Mr. Wesleti: l’objectif est de transformer l’élève / l’étudiant d’un récepteur passif en un explorateur actif, qui non seulement acquiert des connaissances, mais surtout apprend comment apprendre par lui-même. Cette compétence est fondamentale dans le monde d’aujourd’hui, comme vous le mentionnez dans votre article ci-dessus « un monde qui évolue rapidement ». En effet, le monde évolue rapidement dans tous les domaines (numérique, social, environnemental, économique), poussé par la technologie (IA, big data), la mondialisation, les changements climatiques, les transformations démographiques et de nouvelles attentes sociétales.
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Pour s’adapter à un monde qui évolue rapidement, les individus doivent développer leur résilience, leur capacité d’apprentissage continu (en particulier en autodidacte) et leur adaptabilité, tandis que les entreprises doivent innover dans leur management et investir dans des secteurs d’avenir, comme les énergies vertes et les soins de santé. Elles doivent également cultiver une culture agile et axée sur l’innovation pour rester compétitives.
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Stratégies pour survivre dans un monde en changement de paradigme continu :
– Cultiver l’adaptabilité et l’apprentissage continu, notamment en autodidacte, pour faire face à l’incertitude.
– Adopter une mentalité résiliente pour gérer l’imprévu et improviser si nécessaire.
– Investir dans des formations (même en autodidacte) pour acquérir les compétences recherchées.
Enfin, un conseil à nos écoliers autodidactes : les cours particuliers ne sont pas nécessaires pour le baccalauréat tunisien, car les notes et la moyenne de l’année scolaire ne comptent pas à l’examen final. Toutefois, si un élève a une moyenne générale inférieure à 10/20 à l’examen final, il peut utiliser sa moyenne annuelle pour le rachat.
En terminale, la préparation de l’examen se fait principalement sur Internet. Des centaines de milliers de vidéos traitant de tous les cours scolaires sont en effet disponibles sur YouTube. Oubliez le rachat, oubliez la moyenne générale de l’année du baccalauréat, concentrez-vous sur l’essentiel et apprenez à devenir autodidacte durant cette année. Cela vous servira pour le reste de votre vie !
Bonne journée
PS: Lors de l’année du baccalauréat en Tunisie, j’étais rarement à l’école ; j’ai tout appris tout seul. J’avais une moyenne générale de 7/10 l’année du bac et quand je l’ai réussi, c’était la surprise pour toute l’école, pour tout un village et pour tous mes enseignants.
– Pour le baccalauréat scientifique, j’ai préparé la biologie en autodidacte à partir d’un livre de biologie. Au cours de l’année scolaire, j’avais une moyenne annuelle de 2/20 en biologie. En revanche, j’ai obtenu la note de 18/20 à l’examen final.
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Mon professeur de biologie est allé voir le proviseur de l’école et lui a dit : « Jamel Tazarki était toujours absent aux cours de biologie, il est impossible qu’il ait obtenu 18/20 à l’examen final du baccalauréat. » Le proviseur a cherché mon devoir de biologie du baccalauréat et l’a comparé à ceux de mes voisins de table et de classe du jour de l’examen. C’était un proviseur très intelligent qui a répondu à mon professeur : « Madame, votre élève, Jamel Tazarki, est probablement autodidacte. » Et c’était vrai : j’avais pris le livre de biologie de terminale et je l’avais lu au bord de la mer de Tazarka. Mon professeur de biologie était probablement très intelligente, mais j’avais des problèmes avec ses méthodes d’enseignement. Et c’est pareil aujourd’hui dans ma vie professionnelle, je peux tout aborder en autodidacte !
— L’ambassade d’Allemagne à Tunis m’a accordé un visa d’étude par erreur ! En effet, l’administration munichoise (KVR) a été très surprise de me voir à Munich, car c’est elle qui avait initialement refusé de m’accorder un visa d’étude, en avançant l’argument qu’il fallait d’abord apprendre l’allemand en Tunisie pour pouvoir étudier en Allemagne. J’ai alors expliqué que j’avais appris l’allemand en autodidacte sur notre plantation de Tazarka, au Cap Bon tunisien, avec des livres que j’avais achetés sur le marché hebdomadaire de Korba. Comme j’avais réussi le test de compétence linguistique (ce qui est l’une des conditions essentielles d’admission à l’université allemande), l’administration munichoise a fini par m’accorder un visa d’étude. Puis, à l’université de Munich, j’ai obtenu mon doctorat avec la mention très bien, et comme toujours, en autodidacte !
Enfin un conseil à nos écolier capable de d’autodidactisme:
au baccalauréat tunisien pas besoin de cours particuliers, en effet les notes et la moyenne de l’année scolaire ne comptent pas à l’examen final du baccalauréat. Seulement si un élève aurait un peu moins que 10/20 de moyenne générale à l’examen final du baccalauréat qu’il pourrait faire utilisation de sa moyenne annuelle pour le rachat.
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En classe de terminal, le bacclaureat se prépare plutôt sur le Web. En effet sur Youtube des cetaines de milliers de vidéos traitant tous les cours scolaires. Au diable avec le rachat, au diable avec la moyenne générale au cours de l’année du baccalaureat, concentrez sur l’essentiel et apprenez à être autoditacte au cours de l’année du baccalaureat. Ca vous aidera durant le reste de vie!