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Elbène : l’État veut ressusciter une vache qui n’a plus de lait

Service IA, Business News

Par Raouf Ben Hédi

Disparue du marché depuis plusieurs années après un échec industriel et financier retentissant, Tunisie Lait s’apprête à renaître sous l’impulsion directe de l’État. Une décision politique lourde de symboles, mais surtout en décalage total avec les réalités économiques d’un marché laitier tunisien dominé par des acteurs privés puissants, rentables et solidement implantés.

L’État tunisien a décidé de relancer Elbène Industrie sous son ancienne appellation de Tunisie Lait, une marque créée en 1974 et longtemps emblématique d’une époque où la concurrence était quasi inexistante. Cette relance, annoncée après huit années d’inactivité, n’est pas le fruit d’une dynamique entrepreneuriale ou d’un projet industriel structuré, mais d’une intervention politique directe, portée par la volonté présidentielle de renforcer la présence publique dans le secteur laitier.

La société, à l’arrêt depuis 2019, a été reprise par la Caisse des dépôts et consignations, en partenariat avec trois banques publiques, BNA, STB et BH Bank. Une nouvelle direction a été nommée, un redémarrage est promis d’ici 2027, et la recherche d’un partenaire stratégique est évoquée. Mais à aucun moment, les autorités n’ont présenté une étude de marché, un business plan, ni la moindre projection crédible permettant de justifier cette décision.

Le problème, c’est que Tunisie Lait ne renaît pas dans un marché vierge comme quand elle est arrivée en 1974. Elle revient dans un secteur déjà occupé, structuré, et dominé par des acteurs privés qui ont bâti, année après année, leurs marques, leurs réseaux de distribution et leurs capacités industrielles. Le marché laitier tunisien compte aujourd’hui plusieurs groupes majeurs, au premier rang desquels Délice-Danone, mais aussi Vitalait et Natilait.

Une marque que les Tunisiens ont déjà abandonnée

Tunisie Lait appartient à un autre temps. Celui des années 1980 et 1990, quand le marché laitier tunisien était peu concurrentiel et que l’offre se résumait à quelques acteurs publics ou semi-publics. Cette époque est révolue.

Face à la montée en puissance du privé et à l’effondrement de ses performances commerciales, la société avait tenté, en 2013, un repositionnement en changeant de nom pour devenir Elbène, censé moderniser son image et harmoniser sa communication. Cette opération de branding n’a rien sauvé. Bien au contraire.

Les chiffres d’Elbène Industrie sont sans appel. Le chiffre d’affaires est passé de 113,6 millions de dinars en 2014 à 34,6 millions de dinars en 2018. Les pertes se sont creusées, avec un résultat net négatif de -3,6 millions de dinars en 2014, puis -24,5 millions de dinars en 2018. Les pertes cumulées ont atteint 67,3 millions de dinars. Fin 2018, la société a cessé toute activité pour cause de cessation de paiement. 550 emplois ont été détruits.

En 2019, l’entreprise a été radiée du marché principal de la Bourse de Tunis. En 2020, elle a été mise en vente judiciaire, avec une mise à prix de 75,7 millions de dinars., mais sans résultat. Le marché a tranché. Elèbne et Tunisie Lait n’existaient plus.

Quand l’État concurrence le privé : une erreur économique classique

La relance de Tunisie Lait pose une question fondamentale : est-ce le rôle de l’État de vendre du lait ?

Dans une économie ouverte, la réponse est connue. L’État régule, contrôle, accompagne. Il ne concurrence pas le secteur privé dans des marchés pleinement concurrentiels.

L’expérience tunisienne, comme internationale, l’a démontré à maintes reprises. Lorsque l’État se substitue au marché, les résultats sont presque toujours les mêmes : inefficacité, surcoûts, pertes chroniques et gaspillage de ressources publiques. Les exemples abondent, dans les médias, le transport aérien, le commerce ou encore les cimenteries.

Malgré cette évidence, l’État persiste. Il s’apprête à engager des fonds publics pour remettre sur le marché une entreprise disparue depuis huit ans, avec des structures lourdes, des fonctionnaires réputés moins productifs, et une flexibilité quasi inexistante, face à des groupes privés déjà solidement installés.

Délice-Danone : la disproportion totale

La relance de Tunisie Lait intervient dans un paysage où la concurrence n’est plus une hypothèse, mais une réalité installée. Le secteur laitier tunisien repose désormais sur plusieurs acteurs privés majeurs, Délice-Danone, Vitalait et Natilait, qui se disputent un marché mature, sensible aux prix, et où la distribution ainsi que la capacité d’approvisionnement font la loi.

Dans ce contexte, l’entrée — ou plutôt le retour — d’un opérateur public ne ressemble pas à une “renaissance” mais à une tentative de reconquête à contretemps. Les marques en place ont déjà capté l’essentiel : la confiance du consommateur, la préférence en point de vente, et la profondeur logistique. Revenir après des années d’absence en espérant “réactiver” un réflexe de consommation relève davantage du symbole que de l’économie.

Parmi ces acteurs, Délice-Danone illustre à elle seule la disproportion de forces et l’ampleur du décalage.

En 2024, Délice-Danone a réalisé un chiffre d’affaires de 1,44 milliard de dinars et un résultat net de 104 millions de dinars. Au 30 septembre 2025, son chiffre d’affaires atteint 1,14 milliard de dinars, en hausse de 4,74 %, avec des exportations en progression de 30,33 %.

Le groupe revendique huit millions de consommateurs par jour, emploie 3.500 collaborateurs et travaille avec plus de 10.000 éleveurs à travers tout le pays. Sa distribution couvre l’ensemble du territoire, y compris les zones les plus reculées. La marque est plébiscitée par les consommateurs, mais aussi par les commerçants, qui la mettent systématiquement en avant dans leurs réfrigérateurs.

Délice-Danone est adossée à un géant mondial, bénéficie de ses centres de recherche et développement internationaux, d’un savoir-faire industriel éprouvé et d’une capacité d’investissement que l’État tunisien ne pourra jamais égaler, sauf à y engloutir des sommes colossales.

Même sur le plan boursier, le contraste est saisissant. 15 % du capital est coté, les petits épargnants sont satisfaits, et les dividendes ont triplé entre 2019 et 2024. À l’inverse, Tunisie Lait a laissé derrière elle des milliers de petits porteurs ruinés, après l’arrêt brutal de l’activité.

Un secteur instable, une décision sans fondement

Outre qu’elle doit affronter une concurrence quasi-imbattable, la résurrection de Tunisie Lait interroge car elle va débarquer dans un secteur laitier structurellement instable. Il traverse régulièrement des crises saisonnières, notamment en période de faible lactation, avec des tensions sur l’approvisionnement, les prix et les marges. Dans ce contexte, les acteurs privés ont appris à s’adapter, à absorber les chocs et à ajuster leurs modèles.

L’État, lui, choisit d’y entrer sans visibilité, sans étude de marché connue, sans projection financière publique, et sans démonstration de viabilité économique. Tout indique qu’il s’agit d’une décision politique, idéologique, budgétivore, qui risque, une fois de plus, de jeter l’argent du contribuable par la fenêtre.

Ressusciter Tunisie Lait ne relève ni d’une stratégie industrielle ni d’une logique économique. C’est un pari nostalgique, coûteux et risqué, pris au mépris des lois du marché et de l’expérience passée, uniquement pour répondre aux caprices nostalgiques du président de la République. Autrement dit : la relance ne vise pas à corriger une défaillance du marché, mais à affronter un marché déjà occupé, avec l’argent public comme carburant.

Face à un géant comme Délice-Danone, mais aussi face à des concurrents solidement implantés comme Vitalait et Natilait, rentables et appréciés des Tunisiens, l’État s’apprête à rejouer une partie déjà perdue. Il y a un air de déjà vu avec les sociétés communautaires ou les journaux de l’État qui vivent avec l’argent public sans qu’ils n’aient de véritables publics.

Et, comme souvent, ce sont les contribuables qui en paieront le prix.

Raouf Ben Hédi

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9 commentaires

  1. Larry

    27 décembre 2025 | 10h28

    Encore une lubie de KS ?….

  2. Hannibal

    26 décembre 2025 | 7h11

    C’est du communisme avec de l’argent qui devrait réservé aux services publics.
    Il est évident que cette folie dans un secteur concurrentiel va se casser la gueule.
    Quand on veut nationaliser une entreprise c’est parce ce qu’elle compte en termes de souveraineté ou de sécurité nationale.
    Ce n’est évidemment pas le cas ici.
    Attention aux actes de concurrence déloyale par l’État !

  3. Mhammed Ben Hassine

    25 décembre 2025 | 19h46

    Ou peut être ajouter au palmaresse des entreprises déficitaires une autre .sans retenir la leçon du passé et du présent

    • Mhammed Ben Hassine

      29 décembre 2025 | 10h08

      Aquitaine bon servira une étude stratégique et un business plan !
      On démarre et voyons se qui adviendra c’est aussi simple que sa

  4. Mhammed Ben Hassine

    25 décembre 2025 | 19h43

    Une question sans réponse adressé à Bn
    Pourquoi vitalait qui a acheté elben en 2022 ne l’a pas relancé depuis jusqu’à décision de l’état de l’acquérir
    Tunisilait sous le chapeau de l’état va t elle faire l’exception des autres entreprises étatiques déficitaires et sera un fleurons de l’industrie laitières

  5. chrifal

    25 décembre 2025 | 16h49

    Au contraire l’état doit jouer son rôle de régulation quitte à reprendre Son rôle économique dans la filière laitière

    • Raoui Mounir Maaroufi

      26 décembre 2025 | 16h30

      Tout à fait d’accord avec vous cher Monsieur

      • Raoui Mounir Maaroufi

        26 décembre 2025 | 16h46

        Business News est toujours le premier à jeter l’opprobre sur les initiatives gouvernementales. Le secteur d’activité de l’industrie laitière souffre de beaucoup d’insuffisances pour le moins que l’on puisse dire et il nécessite une réforme structurelle urgente. Ces insuffisances sont manifestement et du moins en partie liées à des intérêts privés, probablement associés des fois à des pratiques répréhensibles, ce qui justifie d’autant plus l’intervention de l’état dans un secteur aussi sensible, susceptible, si mal géré, de porter de sérieuses nuisances, et ceci s’est déjà vu, à l’intérêt collectif. Sa réussite dépendra certaiment de plusieurs facteurs d’origines diverses et pourra prendre du temps à se dessiner. Il est clair qu’il faudra s’armer de patience et de persévérance.

  6. lotfi.chaffai

    25 décembre 2025 | 13h31

    C’est du populisme et rien d’autre engager des fonds publics pour relancer une entreprise dans un secteur aussi concurrentiel est un crime économique.l’opération est vouée à l’échec