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Huile d’olive : à la recherche du juste prix

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

Entre interventionnisme politique et réalités économiques, la filière de l’huile d’olive est prise en étau. En voulant imposer un “juste prix” par décret, l’État a désorganisé tout un secteur, fragilisé les producteurs et faussé le marché. Derrière le discours officiel, une question demeure : qui décide réellement de la valeur de l’huile d’olive en Tunisie ?

La crise que traverse aujourd’hui la filière de l’huile d’olive n’est ni accidentelle ni conjoncturelle. Elle n’est pas non plus le fruit d’un effondrement de la demande internationale ou d’un aléa climatique exceptionnel. Elle est le produit direct d’une série de décisions politiques prises dans la précipitation, sans concertation et sans vision économique d’ensemble. Une crise fabriquée, alimentée par l’improvisation, et désormais assumée par un pouvoir qui semble avoir perdu tout repère face à un secteur pourtant stratégique pour le pays.

Octobre 2024 : le point de bascule

Tout commence à l’automne 2024. Le 30 octobre précisément, lorsque le président de la République effectue une visite inopinée au complexe agricole de Henchir Chaâl. Devant les caméras, il s’indigne des prix pratiqués sur le marché de l’huile d’olive, évoque des abus, laisse entendre l’existence de pratiques spéculatives et donne le ton : l’État va reprendre la main.

Ce moment marque un tournant. Jusqu’alors, malgré les difficultés, la filière fonctionnait selon des équilibres éprouvés. Les producteurs vendaient, les exportateurs exportaient, les marchés absorbaient. À partir de cette intervention présidentielle, le climat change brutalement. La parole politique devient soupçon, puis pression. Le signal envoyé est clair : les prix ne relèvent plus du marché, mais du pouvoir.

Dans les semaines qui suivent, le message est mis en application. Des enquêtes sont ouvertes, les contrôles s’intensifient, et les principaux acteurs de la filière deviennent des cibles. Des exportateurs majeurs sont inquiétés, certains poursuivis, d’autres contraints de se retirer. Parmi eux, Abdelaziz Makhloufi, figure centrale du secteur, dont l’arrestation provoque un véritable séisme dans la profession. Il est resté un an en prison et n’a été libéré que le 5 novembre dernier contre une caution record de cinquante millions de dinars.

Peu après, Adel Ben Romdhane, autre acteur structurant de l’export, quitte le pays. À ce jour, il est encore à l’étranger.

En quelques semaines, la chaîne de valeur est brisée. Les opérateurs qui assuraient la fluidité des exportations disparaissent du paysage. Les circuits se figent. La peur s’installe. Plus personne n’ose acheter, stocker ou exporter. Ce n’est plus une régulation : c’est une paralysie.

Un prix administré, déconnecté de toute réalité économique

Le cœur de la crise se cristallise autour d’une décision prise à la hâte, sans concertation et sans étude d’impact : la fixation, par les autorités, d’un prix de référence de dix dinars le kilo d’huile d’olive, annoncée officiellement le 23 décembre 2025. Une décision présentée comme une mesure de protection du consommateur, mais qui, sur le terrain, a l’effet inverse : elle asphyxie les producteurs.

Ce prix n’est pas le fruit d’un dialogue avec la profession. Il n’est pas non plus fondé sur une analyse des coûts réels de production. Il est le résultat d’une logique administrative, déconnectée des réalités agricoles, imposée dans l’urgence pour donner le sentiment que l’État agit.

Or, la réalité économique est implacable. Depuis plusieurs années, les charges explosent : coût de la main-d’œuvre, hausse du prix des engrais, augmentation des intrants, renchérissement du transport, de l’énergie et des services. À cela s’ajoute l’alourdissement des charges financières, dans un contexte où l’accès au crédit est devenu plus difficile et plus coûteux.

Dans ces conditions, vendre à dix dinars le kilo revient, pour la majorité des producteurs, à vendre à perte.

« À ce prix-là, je travaille pour perdre de l’argent »

Pour de nombreux agriculteurs, la décision gouvernementale n’est pas seulement incompréhensible, elle est économiquement suicidaire. L’un d’eux, producteur dans la région de Sfax, résume la situation sans détour :

« À dix dinars le kilo, je ne couvre même pas mes frais. Entre la cueillette, le transport, le moulin, les engrais et la main-d’œuvre, je suis déjà au-dessus. À ce prix-là, je travaille à perte. Autant laisser les olives sur l’arbre », nous dit-il.

Ce témoignage n’a rien d’isolé. Il reflète une réalité partagée par des milliers de petits et moyens producteurs. Beaucoup expliquent que, cette année, la récolte ne sera tout simplement pas faite si les prix restent à ce niveau. D’autres envisagent de brader leurs terres ou de réduire drastiquement leurs surfaces cultivées.

Le paradoxe est cruel : alors que le marché international affiche des cours élevés, la filière tunisienne est étranglée de l’intérieur par une décision administrative déconnectée de toute logique économique.

Un prix arbitraire, déconnecté des réalités internationales

La fixation d’un prix de référence à dix dinars le kilo apparaît d’autant plus incompréhensible lorsqu’on la confronte aux réalités du marché international. Car contrairement au discours officiel, l’huile d’olive tunisienne ne se vend pas dans un vide économique : elle s’inscrit dans un marché mondial où les prix sont connus, publics et relativement transparents.

En Espagne, premier producteur mondial, les cours de l’huile d’olive vierge extra s’établissaient, à l’automne 2025, entre 3,8 et 4,5 euros le kilo à l’origine, soit entre douze et quinze dinars tunisiens, selon les données de référence publiées par l’International Olive Council et les marchés andalous spécialisés.

En Italie, où la production est plus fragmentée et les coûts plus élevés, les prix dépassaient largement ces niveaux, atteignant huit à neuf euros le kilo, soit plus de 25 dinars, notamment pour les huiles vierges extra de qualité supérieure, selon l’ISMEA, l’équivalent de l’Observatoire national de l’agriculture.

Autrement dit, alors que les grands pays producteurs vendent leur huile à des niveaux historiquement élevés, la Tunisie a choisi d’imposer à ses propres producteurs un prix plancher inférieur aux standards internationaux, et parfois même inférieur aux coûts réels de production.

Ce décalage n’est pas marginal : il est structurel. Il signifie que le producteur tunisien est sommé de vendre à perte, pendant que ses concurrents européens bénéficient de marchés porteurs et de mécanismes de soutien efficaces. Dans ces conditions, parler de « protection du consommateur » relève davantage de l’argument politique que de la réalité économique.

Une décision politique aux effets destructeurs

En fixant un prix de référence sans mécanisme d’ajustement, sans concertation préalable, sans compensation financière, déconnecté des cours internationaux, l’État a pris le risque de casser l’ensemble de la chaîne de valeur. Les huileries ralentissent leur activité, les exportateurs se retirent par crainte de poursuites, et les agriculteurs se retrouvent pris en étau.

Cette politique du prix administré ne protège personne. Elle ne protège ni le consommateur, qui ne voit pas les prix baisser durablement, ni le producteur, étranglé économiquement.

Plus grave encore : en gelant les mécanismes du marché, l’État compromet la prochaine campagne. Sans rentabilité, il n’y aura ni investissement, ni entretien des oliveraies, ni renouvellement des plantations. Le risque n’est plus conjoncturel, il devient structurel.

Une filière étranglée, un État sourd

Conscient de la gravité de la situation, le Parlement a tenté de reprendre la main. Le 12 décembre, son président adresse une demande officielle de réunion de toute urgence à la cheffe du gouvernement, afin d’examiner l’effondrement des prix et d’enrayer la spirale destructrice.

Cette réunion n’aura jamais lieu. Aucune réponse concrète. Aucun calendrier. Aucun arbitrage. Le silence comme seule réponse, alors que les agriculteurs s’enfoncent, que les huileries tournent au ralenti et que la campagne 2025–2026 s’annonce déjà compromise. En clair, la cheffe du gouvernement a envoyé balader les représentants officiels du peuple.

L’UTAP multiplie depuis les alertes : pénurie d’engrais, absence de financement, endettement croissant, risque d’abandon des vergers. Rien n’y fait. La crise s’installe durablement.

Une crise politique avant d’être agricole

Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la question de quelques dinars par kilo. C’est une vision de l’économie qui est en cause. En croyant pouvoir fixer les prix par décret, le pouvoir confond régulation et contrôle, justice sociale et improvisation.

L’obsession du « prix juste » se transforme en dogme, sans considération pour la réalité du terrain. Or un prix n’est juste que s’il permet à ceux qui produisent de vivre de leur travail. À défaut, ce n’est plus une politique sociale, mais une forme d’aveuglement économique.

En voulant contrôler les prix, on a détruit la confiance. En voulant désigner des coupables, on a détruit les mécanismes du marché. En prétendant protéger le consommateur, on a sacrifié le producteur.

La filière oléicole tunisienne n’a pas besoin de slogans ni de décisions spectaculaires. Elle a besoin de stabilité, de visibilité et de respect. À défaut, ce ne sont pas seulement les producteurs qui paieront le prix, mais toute une économie rurale déjà fragilisée.

La filière se retrouve ainsi prise en étau entre un pouvoir sourd et des réalités économiques implacables. Et pendant que les décisions se prennent dans les bureaux, les oliveraies, elles, continuent de se vider.

Maya Bouallégui

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3 commentaires

  1. Roberto Di Camerino

    2 janvier 2026 | 17h00

    Je peux vous dire le juste prix de vente de l’excellente huile d’olives extra vierge: tunisienne, 18 DT le litre. Pas moins.
    Si le litre de la meme huile est distribué a 15$ ou 13 Euros , mon calculateur me donne: 45 DT , je tiens compte des frais de transport, douane, distribution, embouteillage etc.

  2. Judili58

    26 décembre 2025 | 23h59

    A ce que je sache devant l’effondrement des prix ce sont les agriculteurs qui ont demandé l’intervention de l’état. La vérité c’est que nous avons une bonne récolte qui dépasse largement nos capacités de stockage et de trituration. Nos agriculteurs seraient bien inspirés de trouver des solutions pour augmenter leurs capacités de stockage.

  3. jamel.tazarki

    26 décembre 2025 | 12h35

    A) Je cite l’article ci-dessus :
    « À dix dinars le kilo, je ne couvre même pas mes frais. Entre la cueillette, le transport, le moulin, les engrais et la main-d’œuvre, je suis déjà au-dessus. » À ce prix-là, je travaille à perte. » Autant laisser les olives sur l’arbre. »
    –>
    Heureusement, en Tunisie, nos grands agriculteurs oléiculteurs sont simultanément producteurs, négociants, grossistes, distributeurs, responsables du marketing et du stockage, etc. Sinon, le prix du litre d’huile d’olive serait de 30 dinars, voire plus.

    B) Je cite l’article ci-dessus :
    « En Espagne, premier producteur mondial, les cours de l’huile d’olive vierge extra s’établissaient, à l’automne 2025, entre 3,8 et 4,5 euros le kilo à l’origine, soit entre douze et quinze dinars tunisiens, selon les données de référence publiées par l’International Olive Council et les marchés andalous spécialisés. »
    –>
    Il convient de préciser que le prix perçu par l’agriculteur oléiculteur espagnol se situe entre 3,8 et 4,5 euros, hors marges ajoutées à chaque étape de la chaîne.
    – stockage et logistique (entreposage avant distribution).
    – la distribution (une marge souvent supérieure à 10 %).
    – négociants/grossistes (marge souvent supérieure à 10 %) ;
    – marketing et influenceurs (une marge souvent supérieure à 10 %).
    – Supermarchés (une marge souvent de plus de 10 %).
    –>
    Chaque intervenant ajoute donc une marge (coût + bénéfice) et le prix payé par le consommateur final en Espagne est la somme du coût de production, des frais logistiques, des marges de tous les intermédiaires et des dépenses marketing, ce qui dépasse largement les 3 ou 4 euros.
    –>
    L’avantage de la chaîne est la spécialisation : chaque acteur se concentre sur son domaine (production, logistique, vente, etc.). Ce qui peut offrir une meilleure couverture.

    C) Revenons à la Tunisie : même à 14 dinars, le prix d’un litre d’huile d’olive (soit environ un kilo) serait un très bon prix pour le consommateur final.

    Bonne journée

    PS : de même, ressusciter l’entreprise étatique Elbène, qui transforme le lait en ses dérivés, serait une grande bêtise. Pourquoi ? Réponse :
    – Il existe déjà de nombreuses entreprises de collecte et de transformation du lait en ses dérivés en Tunisie. En revanche, ce qui fait défaut, ce sont des vaches en bonne santé, une alimentation équilibrée (herbe, fourrage, compléments alimentaires), de bonnes pratiques d’hygiène et de bien-être animal, ainsi que des infrastructures adaptées (pâturages, étables, etc.).
    – Des faits : face à un manque de fourrage, nos producteurs de lait ont été contraints de réduire leurs effectifs (en vendant leurs vaches laitières à des pays voisins) et d’utiliser leurs stocks de fourrage restants plus prudemment (en les rationnant), ce qui a eu un impact financier important et a engendré des problèmes de santé pour le troupeau.
    – L’entreprise Elbène n’a pas de chaîne logistique, c’est-à-dire l’ensemble des étapes et processus qui relient le producteur au client final, incluant l’approvisionnement, la fabrication, le stockage, la distribution et la livraison des produits, ainsi que les flux d’informations et financiers associés. La commercialisation des produits laitiers nécessite impérativement des camions frigorifiques pour maintenir la chaîne du froid, garantir la sécurité alimentaire (éviter les microbes tels que la listériose) et assurer la qualité des produits (lait, yaourts, fromages), grâce à des températures contrôlées (souvent entre 0 et 4 °C), conformément aux réglementations internationales.
    –>
    La Tunisie a d’autres priorités socio-économiques que de faire revivre l’entreprise étatique Elbène !