Par Mehdi Taje
Le monde n’est plus un marché, c’est un champ de forces brutales et de bataille
Le monde dans lequel évoluent aujourd’hui les entreprises n’est plus un espace de fluidité commerciale mais un champ de forces géopolitiques, une jungle stratégique instable et conflictuelle où les rapports de puissance dominent. Les crises ne sont plus des accidents isolés, elles sont devenues la norme du système international. Polycrises, mégachocs, surprises de haute intensité, guerres économiques, fragmentation des chaînes de valeur, instrumentalisation du commerce et de la finance à des fins géopolitiques, retour assumé des rapports de puissance : l’environnement global s’est durci, brutalement et durablement
Dans ce contexte, continuer à former des managers tunisiens sans intelligence géopolitique revient à les envoyer au combat sans carte, sans boussole, sans radar et sans armes. Il ne s’agit plus d’une lacune académique : c’est une erreur stratégique.
Les grandes business schools françaises et anglo-saxonnes l’ont compris. Elles intègrent désormais la géopolitique au cœur de leurs programmes pour former des « managers augmentés avec une intelligence du monde » capables d’évoluer dans un environnement instable, brutal, imprévisible et conflictuel.
La question n’est donc plus faut-il enseigner la géopolitique ? mais combien de temps la Tunisie peut-elle encore se permettre de ne pas le faire ? Il va de soi que certaines business school tunisiennes ont intégré des modules de géopolitique et ne sont pas concernées.
La fin de la mondialisation heureuse : le manager face au retour de la violence stratégique
La mondialisation heureuse, dépolitisée, rationnelle et linéaire est morte. Elle a laissé place à une mondialisation militarisée, politisée, fragmentée et ballotée par les rapports de force. Les États utilisent désormais le commerce, les normes, les sanctions, les monnaies, les corridors logistiques et l’énergie comme des armes
Les décisions de Donald Trump depuis 2025, droits de douane généralisés, réindustrialisation impériale, guerre économique assumée, ont acté la fin du libre-échange tel que conçu après 1945. Comme l’a résumé Maurice Obstfeld, il s’agit d’une « déclaration de guerre au commerce mondial ».
Dans ce nouveau monde, le marché n’est plus neutre :
- Une route maritime peut être bloquée du jour au lendemain (Mer Rouge) ;
- Une chaîne de valeur peut être disloquée par une décision politique, un conflit armé, etc. ;
- Une norme environnementale peut devenir une arme protectionniste ;
- Une guerre lointaine peut faire exploser les coûts, les délais et les marges.
Former des managers sans leur donner les clés de lecture de ces dynamiques revient à confondre gestion et pilotage, comptabilité et stratégie, optimisation et survie.
Dans ce contexte, « un manager qui ignore la géopolitique n’est plus un décideur, c’est un gestionnaire d’illusions ».
L’entreprise n’est plus hors-sol : elle est en première ligne géopolitique
Longtemps, les entreprises ont cru pouvoir évoluer dans une bulle protégée, à distance des conflits, des rivalités de puissance et des chocs géopolitiques. Cette illusion a volé en éclats. Aujourd’hui, l’entreprise est un acteur exposé, directement impacté par la reconfiguration du monde et les bouleversements brutaux de nature géopolitique et géoéconomique.
Les rapports du Forum Économique Mondial classent désormais :
- Le risque de conflit armé ;
- Le changement climatique ;
- La confrontation géoéconomique ;
- La désinformation ;
- La fragmentation des sociétés.
comme les principaux risques globaux auxquels sont exposées les entreprises. Ainsi, le risque géopolitique est classé en première position.
Pour la Tunisie, ces risques ne sont pas abstraits :
- Stress hydrique extrême ;
- Dépendance logistique et énergétique ;
- Vulnérabilité aux relocalisations industrielles européennes ;
- Pression migratoire et sociale ;
- Exposition aux rivalités au Maghreb, en Méditerranée et au Sahel africain et reconfiguration de l’Europe en cours de marginalisation.
Dans ce contexte, ne pas intégrer la géopolitique dans la formation managériale revient à institutionnaliser une sorte d’aveuglement.
« Dans un monde de prédateurs stratégiques, l’ignorance géopolitique transforme l’entreprise en proie ».
Ce que les business schools françaises et anglo-saxonnes ont compris et que la Tunisie ne peut plus ignorer
Les grandes écoles françaises et anglo-saxonnes ont acté un changement de paradigme : la géopolitique n’est plus un supplément culturel, mais une compétence stratégique centrale. Skema, HEC, ESCP ou Sciences Po ont développé des écoles, chaires et modules dédiés aux risques globaux, aux rapports de force et aux nouvelles conflictualités, en bref à la géopolitique et à la géoéconomie.
Pourquoi ?
Parce que les entreprises réclament désormais des profils capables de :
- Lire les signaux faibles ;
- Comprendre le monde dans toute sa complexité et les jeux d’acteurs ;
- Anticiper les ruptures ;
- Arbitrer sous incertitude ;
- Transformer le risque en avantage compétitif et saisir les opportunités.
Ces écoles forment des managers augmentés, dotés d’une intelligence du monde, en mesure de naviguer dans un environnement brutal et imprévisible
Il convient donc de s’interroger : « pourquoi former des managers du XXIème siècle avec des outils du XXème ? ».
La chaire de géopolitique : un levier stratégique, pas un luxe académique
Créer une chaire de géopolitique et de prospective stratégique dans une business school tunisienne n’est ni un effet de mode, ni un luxe intellectuel. C’est un investissement stratégique à rendement élevé.
Une telle chaire permettrait :
- D’ancrer une culture de l’anticipation et de l’intelligence des situations ;
- De former des décideurs capables de penser le long terme pour mieux agir aujourd’hui ;
- De connecter l’entreprise tunisienne aux dynamiques globales de nature géopolitique et géoéconomique ;
- De renforcer l’attractivité académique internationale ;
- De positionner la Tunisie comme hub intellectuel régional.
Les concepts de radar et sonar géopolitiques, déjà promus par le Forum de Davos et par les grands cabinets de conseil, doivent devenir des outils pédagogiques structurants.
Dans ce contexte, « une business school sans géopolitique forme des gestionnaires ; une business school avec géopolitique forme des stratèges ».
Comprendre ou subir : le choix des business schools tunisiennes
Nous sommes entrés dans un monde de darwinisme géopolitique, où seuls survivent ceux qui comprennent les véritables règles du jeu et distingue le structurel du conjoncturel masqué par la guerre d’information généralisée. La Tunisie, située à la croisée du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Afrique, trois espaces en profonde restructuration, n’a pas le droit à l’erreur.
Les business schools tunisiennes portent une responsabilité historique :
- Continuer à produire des managers techniquement compétents mais stratégiquement « myopes » ;
- Ou former une génération de décideurs lucides, agiles, capables d’anticiper et de manœuvrer dans la tempête pour parer aux risques et saisir les opportunités.
Dans le monde qui vient, la géopolitique ne sera pas une option pédagogique. Elle sera la frontière entre ceux qui décident et ceux qui subissent.
Conclusion
Former des managers sans intelligence géopolitique dans le monde qui s’installe, ce n’est plus une insuffisance académique : c’est une erreur stratégique. La mondialisation heureuse a cédé la place à un univers ou échiquier de rapports de force, de ruptures brutales et de chocs systémiques où le marché n’est plus un espace neutre mais un champ de confrontation. Dans ce contexte, la business school qui persiste à ignorer la géopolitique condamne ses diplômés à subir un monde qu’ils ne comprennent pas.
À l’inverse, intégrer une chaire ou une formation structurée en géopolitique, c’est transformer l’école en fabrique de décideurs lucides, capables de lire les lignes de fracture du monde, d’anticiper les ruptures et opportunité et de décider sous incertitude. C’est accroître l’employabilité réelle des diplômés, renforcer l’attractivité académique de l’institution et installer l’école au cœur du dialogue stratégique avec les entreprises et les décideurs publics. Ce n’est pas un coût : c’est un investissement à rendement intellectuel, réputationnel et stratégique élevé.
Dans un monde de polycrises et de guerre économique permanente, la géopolitique n’est plus un supplément de culture générale ; elle est devenue une compétence managériale centrale. Les business schools qui l’auront compris formeront les leaders de demain. Les autres formeront des gestionnaires d’hier.
« Une business school qui enseigne la géopolitique ne suit plus le marché : elle le comprend » ;
« Former des managers sans géopolitique, c’est former des décideurs hors-sol ; l’enseigner, c’est ancrer l’école dans le réel et déchiffrer la complexité » ;
« La géopolitique transforme une école de commerce en école de stratégie » ;
« Là où les autres enseignent des outils, la géopolitique enseigne le monde » ;
« Une chaire de géopolitique est un marqueur d’excellence intellectuelle, d’attractivité et de maturité stratégique ».
BIO EXPRESS
Mehdi Taje – Directeur de Global Prospect Intelligence et Senior expert en analyse géopolitique et en méthodologies de la prospective et de l’anticipation
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.











2 commentaires
jamel.tazarki
@Mr. Mehdi Taje:
Il faut cultiver notre jardin » est la célèbre conclusion du conte philosophique Candide ou l’Optimisme de Voltaire, une maxime qui invite chacun à se concentrer sur son travail, son développement personnel et son environnement immédiat pour trouver le bonheur et échapper à l’ennui, au vice et au besoin, symbolisant ainsi une sagesse pratique face aux maux du monde dont vous parlez!
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Plutôt que de se perdre dans les spéculations géopolitiques ou les malheurs du monde, il est plus productif de s’engager dans une activité concrète et utile. Cultiver son jardin, c’est prendre en main sa propre vie, son esprit et son bien-être, et non attendre que les autres ou le destin s’en chargent.
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Le jardin peut être notre esprit, nos talents, notre famille, ou notre communauté / pays. En s’occupant de son propre « jardin », on contribue indirectement à une amélioration générale de la société et du monde!
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c’est un appel à l’action personnelle, au pragmatisme et à la modestie, une philosophie des Lumières centrée sur l’amélioration de sa propre sphère d’influence.
bonne soirée
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
le financier
Tres belle article pour son auto-promo .
Je crois juste que vous avez oublié que vous etes dans un pays archaique economiquement parlant et intellectuellement bloque sur le prix de la banane ou de la pomme de terre .
Et les managers dont vous parlaient ne s interesse a combien gagner rapidement ( dans la corruption ) pour acheter sa mercedes et entretenir sa maitresse dans l hotel hammanet du coin . Ils ne sont ni nationaliste ni religieux juste des consommateurs rapide de jouissance instantané alcool drogue et rock n roll , de sacree bouffon , yeld l aziz de mama