L’ancien député et dirigeant du parti Attayar, Hichem Ajbouni, a dressé, lundi 29 décembre 2025, sur les ondes de Diwan FM, un réquisitoire sévère contre les choix économiques, budgétaires et politiques opérés ces dernières années. Selon lui, la Tunisie s’enferme dans un modèle fondé sur des slogans, des dépenses sociales non soutenables et une absence totale de réformes structurelles, dans un climat politique étouffant tout débat.
« Les mesures sociales doivent être raisonnables »
D’emblée, Hichem Ajbouni pose une distinction qu’il juge fondamentale : « Nous ne pouvons pas être contre les mesures sociales. Mais même les mesures sociales doivent être raisonnables. »
Il critique la manière dont les lois de finances sont élaborées, rappelant que l’État valide un effectif de près de 687.000 agents publics, avant d’ajouter, dans différents articles, de nouveaux recrutements, sans clarification sur leur financement.
« Vous validez un nombre précis de fonctionnaires, puis vous ajoutez des recrutements sans dire d’où viendra l’argent pour les payer. Cela devient une vente d’illusions », tranche-t-il.
Pour lui, la question est simple et incontournable :
« Si vous recrutez, combien allez-vous recruter ? Quel sera le coût réel pour le budget de l’État ? »
Loi de finances par décrets et absence de contrôle constitutionnel
L’ancien député insiste longuement sur le contexte institutionnel dans lequel a été adoptée la Loi de finances. Selon lui, les derniers textes financiers ont été imposés par décrets, sans possibilité de recours ni de contrôle de constitutionnalité.
Il rappelle que l’Instance provisoire de contrôle de la constitutionnalité des lois a été dissoute et que la Cour constitutionnelle n’existe toujours pas.
« Même dans le budget 2026, la Cour constitutionnelle n’existe pas. Son budget a été fixé à zéro, puis supprimé totalement. »
Hichem Ajbouni évoque les promesses répétées du président, notamment en août 2022, sur une installation « imminente » de la Cour constitutionnelle.
« Plus de trois ans ont passé et nous attendons toujours. Aujourd’hui, ce qui est clair, c’est qu’elle ne verra pas le jour en 2026, puisqu’aucun budget ne lui est consacré. »
Entreprises publiques : des visites sans réformes
Sur le dossier des entreprises publiques, le constat est tout aussi sévère. « Les entreprises publiques sont la meilleure illustration de l’échec actuel », affirme-t-il.
Il rappelle les nombreuses visites présidentielles dans plusieurs sites stratégiques : la sidérurgie, la sucrerie, l’usine d’alfa à Kasserine ou encore Tunisair.
« Le président s’y est rendu à plusieurs reprises, il en a beaucoup parlé, mais au final, aucune réforme n’a été engagée. »
Faute de restructuration, ces entreprises continuent, selon lui, à épuiser les finances publiques, sans amélioration de leur gouvernance ni de leur performance économique.
« Construction et édification » : un slogan vide
Le slogan central de la Loi de finances, axé sur la « construction et l’édification », est jugé creux. « C’est un slogan politique dont on ne connaît pas le contenu réel », estime-t-il.
Après plus de quatre ans et demi, aucun grand projet structurant n’a réellement démarré. « La cité médicale est toujours en attente, le train à grande vitesse aussi. Nous les attendons depuis longtemps. »
Il cite également le futur hôpital régional de Kairouan, rappelant qu’il s’agit d’un projet ancien, longtemps retardé.« Même s’il est lancé, il ne dépasserait peut-être pas 700 lits, ce qui nous amène à nous interroger sur la pertinence de la cité médicale de Kairouan. »
Une loi de finances inadaptée à la stagflation
Dans un contexte de stagflation, Hichem Ajbouni s’interroge : « Est-ce que la Loi de finances a répondu à cette situation économique complexe ? » Sa réponse est catégorique : « Très clairement et très franchement, non. »
Il affirme que le texte ne comporte pratiquement aucun article visant à stimuler la croissance ou l’investissement.
« Il y a des mesures sociales, oui, et elles sont nécessaires. Mais croire qu’on peut bâtir un État social sans croissance économique est une erreur majeure, répétée depuis des années. »
La croissance, seule issue durable
Acheter la paix sociale par la dépense publique est, selon lui, parfois inévitable. « Les dépenses sociales sont nécessaires, personne ne le nie. ». Mais sans réformes économiques profondes, elles ne produisent aucun effet durable : « Sans réformes structurelles, vous ne créez ni croissance, ni recettes fiscales, ni emplois. »
Hichem Ajbouni insiste sur le fait que ce ne sont ni la loi 38 ni les dispositifs ciblant les chômeurs de longue durée qui régleront la crise de l’emploi. « Ce qui résout le problème de l’emploi, c’est la croissance. »
Cela suppose, selon lui, de revoir en profondeur le modèle de développement tunisien, longtemps basé sur des secteurs à faible valeur ajoutée. « Aujourd’hui, dans le monde, la tendance est à l’innovation et à la haute valeur ajoutée. »
Endettement, création monétaire et explosion du cash
Hichem Ajbouni démonte également le discours officiel sur l’autosuffisance financière. « On parle de compter sur nos propres ressources, mais les trois dernières années, nous n’avons jamais eu un taux d’endettement aussi élevé. Nous avons atteint 36 %, un taux record. » Il critique surtout le recours massif à la création monétaire : « Trois milliards, puis sept, encore sept, et cette année onze. »
Selon lui, le dernier bilan de la Banque centrale de Tunisie fait état de 25.000 milliards de dinars de billets en circulation, un chiffre appelé à dépasser les 30.000 milliards. « Nous sommes passés du décashing au cashing », résume-t-il.
Un climat politique étouffant le débat
Au-delà de l’économie, Hichem Ajbouni insiste sur le climat politique qu’il juge incompatible avec toute réforme sérieuse. « Chaque fois que je lis les communiqués de la présidence, je n’y vois jamais de message positif. »
Il estime que le président de la République, censé incarner l’unité nationale, est devenu un facteur de division. « Le pays est divisé entre des fidèles, des intègres et des traîtres. Chaque idée exprimée expose à une accusation de trahison ou de complot. »
Il dénonce une incitation directe contre l’opposition, tout en soulignant une nuance essentielle :
« Nous ne nous opposons pas à l’État. Nous nous opposons aux politiques du président, et cette distinction est très importante. »
Libertés, opposition et avenir du pays
Selon Hichem Ajbouni, aucune politique économique ne peut réussir dans un climat marqué par la répression, l’absence de pluralisme et la criminalisation de l’opposition.
« On ne peut pas bâtir un pays sans libertés. ». Il rappelle que de nombreux dirigeants politiques sont en prison, que le débat contradictoire a quasiment disparu des médias et que s’opposer peut exposer au décret 54 ou à des accusations graves. « Dans ces conditions, comment voulez-vous un débat économique sérieux, chiffré et responsable ? »
Hichem Ajbouni conclut en affirmant que l’opposition aspire à « un pays qui garantit à ses citoyens la liberté, la dignité et la justice », estimant que sans retour à un climat démocratique normal, la Tunisie restera bloquée « au point de départ », sans avancée économique réelle.
M.B.Z










