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Le tribunal des ombres : une métaphysique d’une justice déviante

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Par Mohamed Salah Ben Ammar

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, diraient les plus cyniques. L’histoire de toutes les dictatures révèle une inversion tragique : le tribunal y devient le théâtre d’un « sacrifice rituel » où la loi n’est plus un bouclier, mais un glaive au service de l’arbitraire. La Justice n’est plus alors une aspiration idéale, elle n’est plus ce lieu sacré où le Logos (la raison) triomphe de la violence. Elle est pouvoir et règlement de comptes. Les procès politiques sont cette machine absurde où l’innocence est une notion obsolète puisque l’accusation se confond avec la sentence.


L’absurde comme mécanisme : l’ombre de Kafka

Avant même l’analyse politique, ces simulacres nous plongent dans la dimension kafkaïenne de l’existence. Dans Le Procès, Joseph K. est arrêté sans savoir pourquoi, poursuivi par une loi inaccessible et jugé par des instances invisibles. Ici la justice déviante ne cherche pas à punir une faute, mais à instaurer un état de culpabilité permanent.
L’individu n’est plus un sujet de droit, mais un rouage perdu dans un labyrinthe administratif dont la finalité est l’écrasement de sa dignité.


La liturgie du pouvoir : du châtiment au spectacle

Comme l’analysait Michel Foucault dans Surveiller et punir, le supplice public n’était pas seulement une punition, mais une « liturgie du pouvoir ». Dans les procès de Moscou, la Révolution culturelle ou les audiences télévisées de Saddam Hussein, nous retrouvons cette même mise en scène de la souveraineté. Le coupable n’est pas jugé pour ses actes, il est l’instrument nécessaire à la manifestation de la force brute.

Ces procès ne cherchent pas à établir la vérité, mais à produire une « vérité d’État ». En forçant l’accusé à l’aveu ou à l’humiliation publique, le régime ne punit pas un crime : il réaffirme sa capacité à briser l’âme humaine. C’est l’esthétisation de la terreur, où le verdict précède l’audience et où le juge n’est que le grand prêtre d’une cérémonie de soumission.


Le léviathan et le sacrifice de la raison

Selon Thomas Hobbes, l’État (le Léviathan) est instauré pour protéger l’homme de la violence de ses semblables. Mais lorsque l’État devient l’unique source de la morale, il se transforme en une idole dévorante. Les simulacres de justice à Cuba, en Libye, en Egypte, en Syrie ou même sous Bourguiba illustrent ce moment où l’État s’affranchit du Droit pour ne plus servir que sa propre survie.


Dans ces arènes, le langage subit une corruption ontologique :

La Justice devient synonyme de vengeance.

La Vérité devient la conformité au dogme.

L’Accusé devient un « non-être », une cible dont la parole ou pire la pensée même est une offense au régime.


Le refus du simulacre : un impératif éthique

Face à cette « justice de l’ombre », la résistance ne doit pas être seulement politique, elle doit être intellectuelle. Reconnaître l’injustice, c’est refuser de se laisser abuser par les décors de la légalité.

La véritable Justice exige l’altérité : elle nécessite un espace où l’accusé peut dire « non », où la défense est une parole libre, et où le juge est un tiers impartial entre l’individu et la puissance publique.


Dénoncer ces parodies, c’est protéger la sacralité de la présomption d’innocence, sans laquelle la société retombe dans l’état de nature, où seule la force fait loi. Comme le rappelait Albert Camus, « si l’homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout ».
La vigilance de la société face aux simulacres judiciaires est le garant de notre dignité humaine. Car dès lors que la Justice devient un spectacle de marionnettes, c’est l’idée même d’Humanité qui s’efface devant le Néant du pouvoir.

BIO EXPRESS

Mohamed Salah Ben Ammar est un médecin et universitaire tunisien, ancien ministre de la Santé en 2014

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

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Commentaire

  1. Fares

    30 décembre 2025 | 21h22

    Comment il s’appelle a fait référence hier à un « arsenal législatif », une expression très révélatrice des intensions de ce bonhomme. En anglais on dit « weaponizing justice » comme ce que Trump essaie de faire avec un succès mitigé. Le discours de ce régime est bête et insipide. On se demande s’il y a encore des tunisiens qui croient à ces balivernes.

    Quelqu’un sans compétences et ayant un intellect limité essaiera de s’imposer par la force.