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Fin de l’accord avec la Cnam : les pharmaciens évoquent une crise durable et profonde

Par Imen Nouira

Le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) a publié, lundi 5 janvier 2026, un communiqué alarmant sur l’état du secteur pharmaceutique et la relation avec la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam). Le syndicat annonce la fin de l’accord qui régissait cette relation, mettant en lumière une crise durable et profonde qui affecte la distribution des médicaments dans le pays.

La fin de l’accord Cnam–Spot, un point de rupture assumé

« À la fin de l’année 2025, nous constatons avec regret la fin de l’accord organisant la relation entre la Cnam et les pharmaciens, après des années durant lesquelles ces derniers ont assuré le rôle de financeurs contraints du système », indique le communiqué. Le Spot dresse le bilan d’« une année entière de souffrance » pour les pharmaciens et leurs patients, marquée par des perturbations continues dans l’approvisionnement en médicaments et par des retards de paiement ayant dépassé 185 jours à la fin de l’année 2025.

Le syndicat souligne que cette situation n’est pas récente, mais s’inscrit dans un contexte de dysfonctionnements persistants depuis 2015, aggravés au fil des années. Selon le Spot, ces retards de paiement ont « épuisé la trésorerie des pharmacies, alourdi la charge des employés et placé ce secteur vital dans une phase de fragilisation et d’érosion ».

Malgré neuf mois d’alertes répétées auprès des autorités compétentes, le Spot déplore « l’absence de solutions concrètes et d’engagement réel pour résoudre la crise du médicament », et interpelle directement sur les priorités nationales en matière de santé publique et d’accès aux soins. Le syndicat pose une série de questions clés : l’existence d’une stratégie nationale pour prévenir les ruptures de médicaments, la mise en œuvre de la commission unifiée de fixation des prix des médicaments, l’application des lois régissant les compléments alimentaires, les produits dermo-cosmétiques et les équipements médicaux, ainsi que l’intégration des professionnels dans les décisions techniques au sein de l’Agence nationale du médicament et des dispositifs médicaux.

« Le Spot n’a pas choisi ce chemin, mais y a été poussé par l’absence de décisions, l’échec des réformes et la poursuite d’une politique d’inaction », conclut le communiqué, tout en restant ouvert à un dialogue sérieux qui placerait l’intérêt du citoyen et la sécurité pharmaceutique au-dessus de toute considération.

Une situation paradoxale à la Cnam et la CSS

Cette annonce survient dans un contexte de tension déjà documenté. L’expert en protection sociale Badr Smaoui a indiqué, dans une interview publiée par l’agence Tap, que la Cnam vit une situation paradoxale : elle affiche un excédent théorique d’environ 900 millions de dinars, mais souffre d’un manque réel de liquidités, l’empêchant de régler ses dettes envers les pharmaciens, médecins et autres prestataires privés. Cette contradiction soulève des interrogations, notamment sur l’absence de renouvellement de l’accord avec les pharmaciens.

Parallèlement, la contribution sociale solidaire (CSS), réintroduite par le gouvernement dans la Loi de finances 2026 après un premier rejet par la commission des Finances du parlement, illustre les tensions entre législateurs et exécutif. Le rejet initial était dû au manque de transparence sur les données chiffrées concernant les dispositifs précédemment adoptés. La CSS se voulait une mesure exceptionnelle pour combler le déficit des caisses sociales et atténuer la crise. Le parlement exigeait des données précises pour examiner l’efficacité de cette disposition et, faute d’informations communiquées par le gouvernement, l’article avait été refusé dans un premier temps.

Dans un second temps, face à la demande insistante de l’exécutif, la disposition a été adoptée pour l’année 2026 uniquement. L’expert en sécurité sociale Hedi Dahmen a expliqué que cette mesure constitue « un mécanisme indispensable pour assurer le financement des caisses sociales, avec une recette attendue d’un milliard de dinars pour 2026 ». Il précise cependant que « ce prélèvement n’est pas une solution pérenne, mais un moyen provisoire pour protéger le système de sécurité sociale. Sans cette intervention urgente, les pensions seraient menacées dès les mois de mars et avril 2026 ».

Cette situation pose plusieurs questions sur l’excédent théorique de la Cnam évoqué par M. Smaoui, surtout dans un contexte où l’accord avec les pharmaciens n’a pas été renouvelé et où les retards de paiement restent importants.

Tensions persistantes et suspension du tiers payant

Le Spot avait multiplié les communiqués ces dernières semaines pour souligner qu’il refusait que les pharmacies soient le bouc-émissaire des dysfonctionnements du système. La suspension du tiers payant, annoncée le mercredi 3 décembre 2025 et confirmée le lundi 8 décembre, n’avait pas pour objectif de pénaliser les citoyens, mais résultait de l’absence de cadre légal clair, des retards persistants de paiement et de l’absence de garanties ou de programme précis.

En réaction, la Cnam avait mis en place une mesure exceptionnelle permettant aux assurés de se faire rembourser les frais de médicaments avancés dans les pharmacies privées. Le Conseil national de l’Ordre des pharmaciens de Tunisie (CNOPT) avait alors déploré les répercussions immédiates sur l’accès aux soins, notamment pour les patients à faibles revenus, tout en comprenant la décision des officines face à une « crise financière suffocante ».

Depuis plusieurs mois, les pharmaciens dénoncent des retards de paiement importants : alors que l’accord initial prévoyait un règlement sous quatorze jours, les délais ont atteint 150 jours. En 2024, un délai exceptionnel de soixante jours avait été accepté. Ces retards ont fragilisé la trésorerie des pharmacies, compliqué le règlement aux fournisseurs et à la Pharmacie centrale tunisienne, et mis certaines officines, notamment dans les régions intérieures, en risque de faillite.

Une rupture révélatrice d’une crise systémique

La fin de l’accord entre le Spot et la Cnam marque un tournant dans la crise structurelle du secteur pharmaceutique tunisien. Entre manque de liquidités, retards de paiement, cadre légal incomplet et absence de réformes effectives, les officines se trouvent au cœur d’un système à bout de souffle. Le Syndicat des pharmaciens d’officine reste toutefois ouvert à un dialogue sérieux qui pourrait restaurer la sécurité pharmaceutique et l’accès équitable aux médicaments pour tous les Tunisiens.

I.N.

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