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Cnam — Les pharmacies prêtes à consentir des efforts, mais… 

Par Nadya Jennene

La rupture entre les pharmacies privées tunisiennes et la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) n’est ni soudaine ni improvisée. Elle s’inscrit dans une longue séquence de dysfonctionnements structurels, d’alertes ignorées et de décisions différées, qui ont progressivement fragilisé l’un des piliers les plus sensibles du système de santé : l’accès au médicament. L’interview accordée à Diwan FM par Mohamed Zoubeir Guiga, président du Syndicat tunisien des propriétaires de pharmacies privées, dresse un constat sévère mais argumenté d’une crise devenue, selon lui, intenable. 

Des délais de paiement devenus intenables

Le point de départ de la crise actuelle réside dans l’explosion des délais de remboursement de la Cnam envers les pharmacies. Ceux-ci ont désormais dépassé les 185 jours, un seuil jugé intenable par la profession. « Nous ne parlons plus de retards ponctuels, mais d’un effondrement du mécanisme même de paiement », a souligné le président du syndicat. Pour les pharmaciens, qui avancent le coût des médicaments au profit des assurés sociaux, cette situation équivaut à un asphyxie financière progressive.

Initialement conçue comme un système solidaire et vertueux — permettant au citoyen d’accéder à des traitements parfois lourds et coûteux sans avance de frais — la relation contractuelle entre les pharmacies et la Cnam s’est, au fil des années, transformée en un fardeau économique unilatéral. « Ce qui était un gain pour le citoyen et pour la profession est devenu un risque vital pour les pharmacies », a déploré Mohamed Zoubeir Guiga. 

Une crise aggravée par l’inaction

Contrairement à certaines lectures conjoncturelles, la crise n’est pas récente. Le président du syndicat situe les premiers signes d’effondrement dès 2015, avec une aggravation marquée en 2016 et 2017. Depuis lors, aucune réforme de fond n’a été engagée. Les autorités se sont contentées, selon ses termes, de « mesures cosmétiques et de solutions de replâtrage », qui ont davantage comprimé les acteurs du système qu’elles ne l’ont sauvé.

La Cnam, a-t-il rappelé, concentre près de 70% de ses engagements sur le secteur public de la santé, lui-même en grande difficulté, et 30% sur les prestataires privés, parmi lesquels figurent les pharmacies, les cliniques, les médecins et les laboratoires. Lorsque le secteur public s’enlise, l’ensemble de la chaîne sanitaire est mécaniquement entraîné dans la crise.

La fin d’une convention

Revenant sur la fin de la convention liant les pharmacies à la Cnam, actée le 31 décembre 2025, Mohamed Zoubeir Guiga a insisté que cela n’était ni une décision unilatérale ni un acte de rupture volontaire. « La convention est arrivée à son terme légal. Elle n’a pas été résiliée, elle a expiré », a-t-il réitéré. 

Dans le nouveau schéma imposé par la fin de la convention, le patient doit payer son médicament, déposer ensuite un dossier auprès de la Cnam, puis attendre un remboursement incertain et souvent tardif. Une mécanique inapplicable pour les personnes atteintes de maladies chroniques, les patients cancéreux ou les familles à faibles revenus.

« Il existe des citoyens qui n’ont tout simplement pas les moyens d’avancer des centaines, voire des milliers de dinars », a alerté le président du syndicat. Un glissement du risque financier des institutions vers les individus qui pourrait ouvrir la voie à une crise sociale majeure, voire à une explosion sociale si la situation perdure.

Des pharmacies en détresse, surtout dans les régions intérieures

Selon le responsable la crise ne touche pas principalement les grandes pharmacies urbaines. Environ 20% du secteur serait relativement à l’abri. Les plus exposées sont les pharmacies des zones rurales et des régions intérieures, souvent uniques points d’accès au médicament dans des territoires déjà fragilisés.

Certaines ont déjà fermé, notamment dans le sud du pays et dans de petites villes où les marges sont faibles et les charges élevées. « Une pharmacie fermée, c’est parfois tout un bassin de population privé d’accès immédiat aux soins », a rappelé Mohamed Zoubeir Guiga soulignant que le réseau officinal dépasse en nombre les centres de santé de base sur le territoire national.

Un appel à une réponse politique globale

Pour Mohamed Zoubeir Guiga la résolution de la crise ne peut être sectorielle. Elle exige une coordination directe entre au moins quatre ministères : Santé, Affaires sociales, Finances et Commerce. Aucun d’entre eux, pris isolément, ne dispose des leviers juridiques et financiers suffisants pour agir.

Le syndicaliste a ainsi plaidé pour un financement exceptionnel et immédiat de la Cnam et de la Pharmacie centrale, assorti de réformes structurelles courageuses, impliquant l’ensemble des acteurs. « Nous sommes prêts à consentir des efforts, mais pas à porter seuls le poids d’un système défaillant », a-t-il insisté.

Entre urgence sanitaire et responsabilité collective

Selon ses dires, la crise entre les pharmacies et la Cnam dépasse largement le cadre d’un différend contractuel. Elle interroge la capacité de l’État à garantir un droit fondamental : l’accès équitable au médicament. En l’absence de décisions rapides et structurelles, le risque n’est plus théorique. Il est désormais sanitaire, social et politique.

« Aucun pharmacien ne rentre chez lui heureux lorsqu’il refuse un médicament à une personne âgée ou à un enfant malade. Mais aucun système ne peut survivre si l’on demande à un seul maillon de porter tout le poids de l’effondrement », a-t-il assuré. 

La pharmacie centrale, maillon stratégique menacé

Outre la crise entre la Cnam et les pharmacies privées, Mohamed Zoubeir Guiga a évoqué la problématique de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement en médicaments qui vacille. La Pharmacie centrale de Tunisie, principal importateur des médicaments vitaux non produits localement, est elle aussi étranglée financièrement. Sans paiements réguliers, elle ne peut honorer ses engagements auprès des fournisseurs étrangers.

Le responsable a noté, dans ce sens que si 80% des médicaments vendus en pharmacie sont produits localement, les 20% importés concernent principalement des traitements vitaux, sans alternatives thérapeutiques. « Si la Pharmacie centrale s’effondre, c’est le médicament qui s’effondre. Et si la Cnam s’effondre, c’est le système de santé dans son ensemble », a-t-il averti.

N.J

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